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Dette étudiante : une bombe à retardement

Face à la crise, le parti présidentiel propose d'inciter les jeunes à s'endetter pour payer leurs études. Une logique néfaste pour les jeunes et la société dans son ensemble, explique Eric Berr dans sa chronique.

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Les Clés De l'Éco

Dette étudiante : une bombe à retardement

16/02/2021

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Tous les mardis à 6h40, 7h40, 8h40, 12h40, des économistes bordelais vous font entendre leurs analyses à contre-courant des discours dominants dans la chronique Les Clés de l'éco. Cette semaine : Eric Berr, maître de conférence en économie à l'université de Bordeaux, chercheur au Gretha, membre des économistes atterrés.

Tandis que notre jeunesse est frappée de plein fouet par la crise actuelle, Stanislas Guérini, le délégué général de LREM, a proposé dernièrement la création d’un « capital jeune » pour aider les 18-25 ans à « se lancer dans la vie », qui prendrait la forme d’un prêt de 10.000 euros à taux zéro, accessible sans condition d'usage, et « remboursable sur une période très longue, 30 ans, (…) uniquement si l'on atteint un certain niveau de revenu, [qu’il] propose de fixer à 1.800 euros brut par mois », soit à peine plus que le SMIC.

Pour lui, cette mesure ne serait « pas qu'un bouclier anticrise, mais un véritable outil d'émancipation », qui aurait vocation à être pérennisé. Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, s’est empressé de dire qu’il jugeait cette mesure intéressante car elle permet, selon lui, « de dire aux jeunes étudiants, qui aujourd'hui sont dans une situation extrêmement difficile, que nous leur apportons des solutions, que nous leur apportons des propositions ».

"L'endettement, c'est l'émancipation" : Guérini en mode Orwell

Plutôt que de venir en aide aux étudiants, en augmentant le montant des bourses ou en leur permettant d’accéder au RSA par exemple, LREM et le gouvernement préfèrent donc leur proposer de s’endetter avant même d’entrer dans la vie active. Reconnaissons que cette proposition reste dans la logique de leur vision néo-libérale de la société où les individus sont les autoentrepreneurs de leur vie. Dans la plus pure tradition orwellienne, Stanislas Guérini nous assure que l’endettement c’est l’émancipation. Il suffit pourtant de regarder la situation des étudiants aux États-Unis, pays qui a adopté cette stratégie à grande échelle, pour voir à quel désastre elle peut conduire.

En 2019, 45 millions d’Américains cumulaient une dette de 1 600 milliards de dollars, contractée pour payer leurs études supérieures. Ce montant a été multiplié par trois depuis 2007 et fait de la dette étudiante la deuxième source d’endettement des ménages après les crédits immobiliers. 70% des étudiants inscrits en premier cycle (l’équivalent de notre licence) sont endettés. Une fois diplômé, chaque emprunteur doit en moyenne 32 000 dollars. Ce fardeau pèse lourdement sur les épaules de la jeunesse américaine puisqu’une personne sur cinq présenterait des retards de paiement, une statistique qui pourrait exploser avec la crise actuelle. Et quand on sait que 10 % des personnes âgées de 40 à 59 ans continuent de rembourser leur prêt étudiant, il est difficile d’envisager cela comme le résultat d’une émancipation.

Un fardeau qui réduit le niveau de vie des jeunes et les handicape

Si le retour sur investissement est assuré en période de croissance économique quand les diplômés s’insèrent convenablement sur le marché de l’emploi et bénéficient de salaires qui leur permettent d’apurer leur dette, la situation est plus préoccupante en cas d’à-coups, comme cela a été le cas suite à la crise financière de 2007-2008, qui a vu une forte hausse des défauts de paiement, ou comme c’est le cas avec la crise sanitaire et économique actuelle. Dans ce cas, le fardeau de ces remboursements réduit le niveau de vie des jeunes américains et représente un sérieux obstacle pour démarrer sereinement dans la vie : les banques rechignent à accorder de nouveaux prêts à ces clients pour l’achat d’un logement ou d’une voiture tandis que nombre de jeunes ne peuvent pas non plus compter sur leurs parents, dont certains remboursent encore leurs propres études ou ont emprunté pour financer le cursus de leurs enfants.

Ce problème de solvabilité de nombreux américains a des conséquences économiques et fait peser la menace d’un krach qui serait causé par l’explosion de la bulle du crédit étudiant. Il a aussi des conséquences psychologiques et morales puisqu’il leur est difficile de se projeter, de construire un avenir. Conscient de ce problème, Bernie Sanders avait proposé d'effacer la dette étudiante et, afin d'assécher les sources futures d'endettement, de décréter la gratuité des études universitaires publiques. Joe Biden se contente pour l'instant de vouloir prendre en charge 10 000 euros de la dette de personnes travaillant dans certains métiers de service, comme l'enseignement.

11% des étudiants en écoles de commerce sont endettés

Une des causes principales de la dette étudiante est le niveau élevé des frais annuels d’inscription, qui vont de 5 000 à plus de 50 000 dollars pour les universités les plus prestigieuses. Cette situation n’est pas propre aux États-Unis puisque ces droits peuvent atteindre 10 000 euros en Angleterre, pays où 90 % des étudiants sont endettés.

Fort heureusement, la situation est loin d’être aussi grave en France. Selon une enquête de 2016 de l’Observatoire de la vie étudiante, ce sont toutefois 11 % des étudiants en école de commerce, 6 % de ceux en école d’ingénieurs et 4,5 % de ceux inscrits à l’université qui ont contracté un prêt pour financer leurs études. Cette situation risque pourtant de s’aggraver en raison des réformes successives de l’enseignement supérieur adoptées ces dernières années.

Un projet macronien : marchandiser l'université

Rappelons en effet que le programme « Bienvenue en France », décidé en 2019, prévoit une forte augmentation des droits de scolarité pour les étudiants extra-européens (2 770 euros en licence et 3 770 euros en master, contre respectivement 170 et 243 euros auparavant). Il y a fort à penser que les étudiants européens, et donc français, verront leurs droits d’inscription augmenter également à plus ou moins brève échéance. N’oublions pas que les Macronleaks avaient permis de prendre connaissance de la note d’un conseiller du candidat Emmanuel Macron, qui annonçait l’objectif : augmenter les droits d’inscription pour les fixer à 4 000 euros en licence et 8 000 euros en master, et développer le crédit aux étudiants.

Cette voie de la marchandisation conduit l’étudiant à s’endetter pour investir dans son propre niveau de capital humain, dans l’optique d’en tirer un rendement privé. Nous devrions plutôt nous inspirer de certains pays du nord de l’Europe, qui ont développé un modèle de financement dans lequel les étudiants sont payés durant leurs études grâce à la mise à contribution de l’ensemble des citoyens. Dans ce modèle, l’éducation n’est plus vue comme une activité économique aux retombées uniquement privées, mais comme un vecteur d’émancipation intellectuelle qui a avant tout des rendements collectifs, et qui doit donc, de fait, être supporté par la collectivité dans son ensemble. S’il n’existe pas de modèle idéal, il serait toutefois utile de mener une réflexion en ce sens si l’on souhaite favoriser un enseignement supérieur qui promeut l’équité et l’égalité des chances et cesse d’être un vecteur de reproduction sociale.

Image de une : Creativ Common

Les Clés de l'éco ? C'est tous les mardis à 6h40, 7h40, 8h40 et 12h40 sur La Clé des Ondes. Des économistes bordelais se succèdent à l'antenne pour vous faire entendre leurs analyses à contre-courant des discours dominants. Une sorte d'antidote aux chroniques de Dominique Seux (sur France Inter) et autres journalistes-éco amoureux des vieilles recettes patronales !

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