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Faut-il attribuer une valeur à l'eau et aux autres ressources naturelles ?

"Il est essentiel de reconnaître, de mesurer et d’exprimer la valeur de l’eau" affirme l'Unesco. Oui, mais laquelle ? Comment donner une valeur cette ressource vitale ? C'est ce que se demande Jean-Marie Harribey dans sa chronique éco.

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Les Clés De l'Éco

Faut-il attribuer une valeur à l'eau et aux autres ressources naturelles ?

06/04/2021

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Tous les mardis à 6h40, 7h40, 8h40 et 12h40, des économistes bordelais vous font entendre leurs analyses à contre-courant des discours dominants dans la chronique Les Clés de l'éco. Cette semaine : Jean-Marie Harribey, maitre de conférence honoraire à l'université de Bordeaux, membre des économistes atterrés.

L’Unesco vient de publier un rapport sur "la valeur de l’eau". On peut se réjouir que l’ONU, par le biais d’une des ses agences, se saisisse de la question dans le but de préserver la ressource, de la rendre accessible à tous les humains quand 2,25 milliards d’entre eux sont dépourvus d’eau potable et 3,4 milliards de systèmes d’assainissement (p. 18), et de crédibiliser les objectifs du développement humain maintes fois réitérés.

"Reconnaitre, mesurer et exprimer la valeur de l'eau"

Le rapport commence bien : « la valeur de l’eau est inestimable » (p. 20), et il faut tenir compte de ses multiples aspects, économique, moral, culturel, qui ne peuvent être réduits au premier. Mais on déchante vite car, bien qu’inestimable, « il est essentiel de reconnaître, de mesurer et d’exprimer la valeur de l’eau » et « en termes d’évaluation, l’économie reste une science pertinente, puissante et influente » (p. 20) et « elle constitue le cadre de référence le plus courant pour déterminer la valeur de l’eau » (p. 23). La cause de la dégradation de l’eau serait de ne pas lui « attribuer assez de valeur » (p. 21) On va vite voir que, en dépit des précautions de départ, tout ce qui n’est pas économique sera ramené à de l’économie.

Suivent 226 pages de poncifs et d’incohérences. La valeur est définie par un bric-à-brac qui fait la somme de valeurs d’usage directe et indirecte, d’option, de transmission, d’existence, de valeur de change, d’utilité, de valeur émotionnelle, relationnelle, résiduelle, etc. On nous parle de valeur en soi et de valeur fournie et on croit comprendre qu’il y aurait une valeur économique intrinsèque de l’eau et une valeur économique qu’elle produirait. Le prix est distingué de la valeur mais on ne sait pas par quoi, sinon qu’on passe à l’examen des coûts en termes d’infrastructures de barrages, de réseaux ou de la pollution (p. 21, 24, 27), ce qui n’a strictement rien à voir avec une valeur en soi de l’eau, puisqu’il s’agit de sa production en vue de son utilisation. Le rapport additionne tout pour calculer la « valeur économique totale » (p. 37) et conclure qu’« il est extrêmement difficile de déterminer la "véritable" valeur de l’eau » (p. 172).

L'eau est vitale, donc aucun prix (sinon infini) ne peut en mesure l'importance

Et pour cause ! Il n’existe aucun dénominateur commun capable de mesurer monétairement les nombreux éléments identifiés : ainsi, l’économique, l’éthique et le culturel sont incommensurables-9791020900388-1-1-0-1.html). Pourquoi les institutions internationales et les économistes néoclassiques de l’environnement et même des anciens banquiers comme Pavan Sukhdev s’entêtent-ils dans cette voie consistant à « évaluer la valeur de la nature » (sic) et à gloser dans un charabia abscons : « L’évaluation de la valeur ne présente un intérêt que si le processus de décision concerné se fonde sur une juste estimation des valeurs. » (p. 3) ? Pour trois raisons principales.

Parce qu’ils ignorent les fondements de la critique de l’économie politique, qui va d’Aristote, Adam Smith et David Ricardo à Karl Marx, laquelle pose comme irréductible la valeur d’usage d’un bien, a fortiori d’un bien naturel, à une valeur marchande, et qui montre l’absurdité de l’addition d’une prétendue valeur économique intrinsèque de l’eau – une fiction – et de son coût de production. L’eau étant vitale pour les êtres vivants, aucun prix, sinon infini qui n’aurait aucun sens, ne peut en mesurer l’importance.

Faire accepter l'idée que l'eau est un "capital naturel" à rentabiliser

Parce qu’ils confondent la valeur ajoutée par le travail « produisant » l’eau ou utilisant l’eau avec une valeur ajoutée par l’eau – une autre fiction dite valeur des services écosystémiques (pollinisation, photosynthèse). L’eau est une richesse mais sa valeur est un concept socio-anthropologique, c’est-à-dire socialement construit et non pas naturel. Le comble est atteint quand on « évalue » la prétendue valeur de l’eau par les dommages qui lui sont causés, eux-mêmes mesurés à l’aune des coûts de restauration « qui reflètent, au moins en partie, la valeur de l’eau à l’état naturel au sein de l’environnement » (p. 40).

Enfin parce que toutes ces confusions préparent le terrain idéologique pour faire accepter l’idée que l’eau et les ressources en général sont un « capital naturel », qu’il faut rentabiliser et dont la protection exige l’instauration d’un droit de propriété. Le journal Les Échos (9 février 2021) ne s’y trompe pas : "Comment l’eau est devenue un actif financier". Et les agriculteurs du Sud-Ouest manifestaient la semaine dernière contre une décision du Tribunal administratif de Pau réglementant l’irrigation.

Monétiser, marchandiser ou financiariser ?

Pour s’extraire de ce galimatias intellectuel et de ce fatras idéologique, il faut comprendre surtout deux choses. Premièrement, il faut distinguer monétisation, marchandisation et financiarisation des ressources naturelles. Puisqu’il faut produire l’eau que nous utilisons, la capter, l’acheminer, l’épurer après usage, la recycler, on la fait payer. Son prix n’a rien à voir avec une valeur économique intrinsèque, notion qui n’a pas de sens, mais il indique à la fois son coût de production et le niveau de protection qu’on décide de lui donner, par exemple par une taxe.

Ainsi, on monétise l’utilisation de l’eau. Si on décide malheureusement d’abandonner sa distribution à une entreprise privée, on procède à sa marchandisation avec pour conséquence, entre autres, de verser des dividendes aux actionnaires. Enfin, si les titres de propriété sur cette ressource ou sur sa distribution deviennent des titres échangeables sur les marchés financiers, on atteint le sommet du capitalisme en la financiarisant. L’eau cesse alors d’être un bien commun pour devenir une marchandise rapportant profit. On voit le cercle infernal : l’eau, les vaccins, les connaissances, la marchandisation du monde est en cours.

Vers une approche sociale et écologique de la valeur

La deuxième chose à comprendre est un peu plus difficile mais si on surmonte la difficulté, on fait un grand pas en avant dans la critique du capitalisme. Je cite dans plusieurs de mes livres cette fable racontée par d’éminents économistes de l’environnement, qui croient être de grands écologistes, peut-être même de gauche.

"Imaginons le cas simple d’un berger vivant de sa capacité à produire de la laine en tondant des moutons et en lavant la laine brute. Admettons que notre berger est relativement performant à la tonte artisanale avec 10 tontes et 5 toisons propres à l’heure. Le propriétaire décide de faire une expérience en demandant au berger de tondre et laver les toisons des moutons sans utiliser d’eau. Comme c’est bien plus difficile, notre berger arrive à tondre toujours 10 moutons, mais ne peut nettoyer que 2 toisons à l’heure. Dans ce cas, la productivité de la ressource en eau correspond aux trois toisons manquantes. Une partie de la création de valeur est donc imputable à l’eau !" Le capital vert, une novelle perspective de croissance

Ces auteurs confondent les conditions de création de la valeur économique et cette création elle-même, en imputant à un facteur limitant une partie de la création de la valeur de la production. Comment s’apercevoir de l’absurdité de ce raisonnement ? Au lieu d’imaginer le nettoyage à sec des toisons de laine, imaginons que l’on empêche le berger de respirer. Sans air, il meurt dans les quelques minutes qui suivent son apnée et son activité avec lui. Nos auteurs en concluraient-ils que l’air était à l’origine de 100 % de la valeur anciennement créée ?

Où trouver alors une approche qui soit à la fois sociale et écologique ?

"La terre peut exercer l’action d’un agent de la production dans la fabrication d’une valeur d’usage, d’un produit matériel, disons du blé. Mais elle n’a rien à voir avec la production de la valeur du blé." (Le Capital, livre III, Éditions Sociales, 1974, tome 3, p.195)

C’était Karl Marx.

Photo de une : Digitalpfade/Pixabay.

Les Clés de l'éco ? C'est une nouvelle chronique, tous les mardis à 6h40, 7h40, 8h40, 12h40 sur La Clé des Ondes. Des économistes bordelais s'y succéderont pour vous faire entendre leurs analyses à contre-courant des discours dominants. Une sorte d'antidote aux chroniques de Dominique Seux (sur France Inter) et autres journalistes-éco amoureux des vieilles recettes patronales !

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