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HISTOIRE - L'union sacrée à l'épreuve de la première guerre mondiale et du coronavirus

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Pour réviser la Première Guerre mondiale tout en réfléchissant à la période actuelle, c'est ici ! En compagnie de l'historien bordelais Nicolas Patin.

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Entretien avec Nicolas Patin, historien, spécialiste de la Première Guerre mondiale

Diffusé le 24/03/2020

Nicolas Patin est maitre de conférence en histoire contemporaine à l'Université Bordeaux Montaigne. Il a récemment publié une tribune où il met à l'épreuve la comparaison lancée par Emmanuel Macron entre la pandémie actuelle et la guerre (1914-1918 en l'occurrence) : "Et si l'union sacrée face au coronavirus accouchait d'un État maître ?".

Pourquoi est-ce que tu as voulu faire cette comparaison entre la crise sanitaire actuelle et la Première Guerre mondiale ?

Nicolas Patin : Non seulement j'entends le discours de Macron, avec l'anaphore de "Nous sommes en guerre" et qui parle d' "union sacrée". Et puis je vois poindre sur les réseaux sociaux énormément de références, de vocabulaire proche de 14-18. Moi la métaphore je la trouve fausse : on n'est pas en guerre. Ce vocabulaire martial je ne l'aime pas, il permet à l'exécutif de se grandir en ayant l'impression qu'il y aurait quelque chose de militaire, ce qui n'est pas le cas. C'est pas une guerre, c'est une politique de santé publique qui vise à protéger les gens. Ce qui m'intéressait c'est de questionner ça, faire de l'histoire, et expliquer aux gens que l'union sacrée n'avait jamais existé.

Mais on pourrait faire d'autres parallèles historiques...

Je téléphonais à ma grand mère, qui est née en 1918. Elle me dit : "Tu sais on a survécu à la grippe asiatique de 1956-1958". Je n'avais jamais entendu parler de cette grippe là. Elle a fait 100 000 morts en France, et 2 à 3 millions dans le monde (d’après Wikipédia). Et on a complètement oublié ça.

"17 ans après, personne ne mobilise le souvenir de la canicule de 2003."

Deuxième élément : la canicule d’août 2003. Pour le coup je m'en souviens très bien. C'est 15 000 morts, dans les populations les plus âgées. 20 000 en Italie, 7 000 en Allemagne. C'était un moment particulier, Jacques Chirac avait été élu avec un mandat très large du fait du 21 avril 2002. Tout le monde avait regardé cette gestion de crise de manière très détaillée dans ce mois d'août en se disant : "Nos personnes âgées sont en train de mourir". Je trouve ça à la fois intéressant et stressant de se dire qu'après 17 ans, personne n'a mobilisé ce souvenir là.

Alors pourquoi c’est l’image de la guerre qui vient tout de suite en tête ?

Il faut séparer la métaphore guerrière quand elle est utilisée par l’État : on voit très bien qu'elle vise à créer un effet "chef de guerre". La cote de popularité de Macron a bondi, comme celle de Hollande après les attentats de 2015. Par contre ensuite, quand la métaphore est réappropriée dans les réseaux sociaux et les discussions, là c'est différent. En France la mémoire de 14-18 est considérable, c'est un réservoir permanent de références. La France est un pays passionné d'histoire qui va toujours chercher des références (Louis XVI, la Bastille, mai 68...). La référence à 14-18 n'est pas univoque. Certains vont dire : "Regardez c'est l'union sacrée et il faut se taire, faire corps derrière la lutte contre ce virus". Et d'autres au contraire : "Attention cette union sacrée est un mythe, on a le droit de contester, voire c’est un devoir politique de rester dans un état de questionnement, de protestation."

Quelles conséquences une situation comme celle-ci peut avoir, après coup ?

On pourrait regarder les contestations actuelles avec plein d'autres lunettes, de sociologue, d'anthropologue.. Passée cette période de sidération où tout le monde a été saisi par les annonces de confinement, les gens ont pioché pour contester : Pourquoi certaines personnes sont testées et pas d'autres ? Pourquoi certains sont confinés et pas d'autres ? Pourquoi les salariés d'Amazon, caissières, gens du BTP, etc., ont été mis en danger ?

"La guerre génère des morts, des blessés, mais on ne peut pas dire si ça produit de l'égalité ou de l'inégalité."

C'est un grand débat sur la Première Guerre mondiale : certains vont dire qu'elle a poussé vers plus d'autorité, vers la droite. D'autres vont dire au contraire qu'il en est sorti la révolution de février et d'octobre 1917 en Russie, la révolution allemande de 1918, hongroise de 1919, etc. C'est beaucoup trop large comme question. Les soldats étaient tous égaux dans les tranchées, mais il y avait la hiérarchie, les planqués... La guerre génère des morts, des blessés et des catastrophes ça c'est sur, mais on ne peut pas généraliser et dire ça produit de l'égalité ou de l'inégalité.

Comment la politique continue dans des périodes de crise ?

L’État de guerre quand il se construit en août 1914, va aboutir à un régime exceptionnel. Non seulement les débats parlementaires ne sont plus accessibles, la censure tombe dans les journaux. Quand on dit "union sacrée" on a l'impression que tout le monde était d'accord avec ça, alors qu'en fait le terme vient du moment où les socialistes, après la mort de Jaurès, ont décidé de voter les crédits de guerre : c'est le ralliement de la gauche au reste des partis politiques. C'est la même chose en Allemagne.

Pendant 6 à 7 mois, ça a donné lieu à une sorte d'unanimité forcée où tout le monde a un peu tu ses oppositions. Nous on est en train de le vivre en accéléré (si encore une fois on considère qu'on est en guerre contre le covid). Il y a eu 3-4 jours où tout le monde était sonné et se disait il faut faire corps en tant que Français, Européens, représentant de l'humanité. Mais on voit bien qu'une semaine plus tard les critiques commencent à refaire jour. En 14-18 c'est pareil. Petit à petit, à mesure que la guerre va durer, la symbolique de l'union sacrée, qui était fantasmée, est contestée, et on aboutit en 1917 à des réelles oppositions, que ce soit dans les tranchées ou au parlement en Allemagne.

"D'un coup on se sent infantilisés et dominés, pour notre bien."

Ça veut dire que la politique continue, même en temps de crise ou de guerre ?

En permanence il y a une transaction entre l’État et les citoyens. Quand les choses vont bien, l’État fait des choses, les individus se sentent autorisés aussi à faire des choses. Là tout d'un coup, un État qui était pour certains lointains (on n'est pas tous les jours confrontés à l'institution), a un impact crucial sur nos vies en disant demain vous n'avez plus le droit de sortir. On retrouve un fondamental du philosophe Michel Foucault qui parlait de biopouvoir, de biopolitique. Sa théorie c'est que le pouvoir ne s'exerce jamais que sur les corps, ce qu'il appelle le gouvernement des corps. Et là d'un coup d'un seul, on se sent infantilisés et dominés, pour notre bien (c'est l'essence même du biopouvoir, gérer le troupeau pour son bien à lui).

Ce qui se joue à mon avis, c'est que dans une telle crise l’État augmente énormément son pouvoir. Un peu du point de vue concret (la Corée qui utilise la surveillance GPS des portables, là on est dans la négation d'une certaine liberté individuelle et la surveillance technologique), mais surtout il augmente son pouvoir symbolique : l’État redevient central, il nous protège, il nous dirige, il nous oblige, il nous contraint. Du coup pour les populations les plus à risque, ceux qu'on va envoyer "au front", les soignants, le BTP, les routiers, les salariés de Dassault ou Amazon : ces gens là, qui font un sacrifice à un moment donné, sont exposés à une menace, seront en droit de réclamer des choses une fois la crise terminée.

"L'important c'est de réfléchir à comment créer de la puissance pour résister d'une certaine manière."

En tant que citoyen en face, on peut se laisser bercer, infantiliser, sonner peut-être par cet État qui tout d'un coup nous gouverne d'une manière différente. Mais l'important c'est de réfléchir à comment, à notre niveau, on peut créer de la puissance pour résister d'une certaine manière.

Mais on voit aussi beaucoup de gens qui endossent le rôle de la police, qui s'en prennent à ceux qui ne respecteraient pas les consignes...

On a vu énormément d'indignation pour le marché de Barbès, les jeunes de banlieue... C'est le grand classique : classes laborieuses, classes dangereuses. Il y a une sorte de mesquinerie : moi je m'impose ça, l’État m'impose ça, et les autres ne le font pas. C'est absurde : quiconque est allé à Barbès sait que c'est le seul endroit pour aller acheter à manger pour pas cher. Pareil pour les banlieues : les gens n'ont pas idée de ce que c'est l'habitat dans certains quartiers avec des appartements extrêmement petits. C'est assez drôle de voir les censeurs autoproclamés qui viennent parler de tout ça. A l'inverse, on a vu des gens à la gare Montparnasse qui partaient en province. Et là on a pu accuser des personnes privilégiées de partir en vacances et d'emmener le virus avec eux.

"Un blanc-seing pour appliquer le contrôle social que certains aimeraient appliquer le reste du temps."

Si j'en reviens à l'histoire, c'est la même chose en 14-18. La guerre dure tellement longtemps qu'on invente des congés, les permissions. Les permissionnaires reviennent à l'arrière. Très souvent, les gens de l'arrière sont plus patriotiques que les soldats eux-mêmes, et leur disent : pourquoi t'es là, il faudrait faire ça sur le front, ils leur font des leçons de conformisme. C'est la contrainte social, à partir du moment où on est tous dans le même sac, j'exige que tu te comportes comme moi. Dans les situations de crise, il y a toujours des gens qui vont, non pas appliquer ce que dit l’État, mais l’État va leur donner un blanc-seing, une autorisation pour appliquer le contrôle social qu'ils aimeraient appliquer le reste du temps. Cette situation révèle une certaine manière de voir le civisme.

Est-ce que des crises comme ça peuvent nous changer, changer nos sociétés, nos États, ou bien elles ne font que révéler des choses qui déjà présentes ?

Il y a deux ou trois choses en train d'émerger, à mon avis. D'abord la place des réseaux sociaux : on est bloqué sur ce compteur de morts et de cas, comme happés par le magnétisme de ces nouvelles en continu. Il y aurait quelque chose à en tirer : c'est quoi cette synchronicité ? On voit des gens qui commencent à décrocher, qui en ont trop.

Ensuite, à droite de l'échiquier politique, on voit la question des frontières, européennes et françaises : pourquoi elles n'ont pas tenu leur rôle ? C'est une question qui va être martelée à mon avis par les forces souverainistes.

Du côté de la gauche, une des revendications très fortes et évidentes, une volonté de plus d’État face à l'espèce de destruction progressive et de tarissement des financements publics de la santé en France. Mais un État versant curatif, les services publics, etc. Il va y avoir une démonstration par les faits, une sorte de comparaison entre pays en fonction des services de santé. Ce sera un moment important pour réfléchir sur les services publics. En 1914-18, les services publics étaient en train de se construire. La guerre a représenté un bond de pouvoir de l’État, cette courbe a continué après la guerre. Mais la crise intervient après une contre-révolution néolibérale. L’État était l'agent de son auto-destruction depuis des années. C'est cette question là qui va se poser à mon avis du côté des forces de gauche.

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