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LA RADIO QUI SE MOUILLE POUR QU'IL FASSE BEAU

"L'écologie sociale c'est s'inspirer des initiatives locales, associer les citoyens, allier les prismes verts et rouges"

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Vincent Tiberj, sociologue à Sciences Po Bordeaux, revient sur les leviers politiques que peut soulever les maires écologistes et en l’occurrence le bordelais Pierre Hurmic pour obtenir "l'écologie sociale" qu'il invoque.

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A La Tribune

Analyse des municipales 2020, abstention, vague verte à l'aune de la sociologie électorale

Diffusé le 30/06/2020

Seconde partie de notre entretien avec le professeur des Universités et sociologue à Science Po Bordeaux, Vincent Tiberj.

La Clé des Ondes : Pierre Hurmic a choisi de dire qu'il veut en finir avec une démocratie intermittente et lancer les assises du pouvoir partagé. Quel importance cela peut-il avoir ?

Vincent Tiberj : c'est un sacré défi auquel il est essentiel de répondre. Dans notre début d'entretien, je disais qu'on en avait fini avec la culture de la déférence mais c'est aussi une culture de politique publique qui ne fonctionne plus.

Cette culture du maire transformateur qui décide seul et qui a une vision pour sa ville et donc l'impose, ce qui ferait que progressivement les citoyens la partageraient car reconnaitraient le génie du maire démiurge. Ce maire démiurge c'est Alain Juppé. Cette conception verticale, gaullienne de la politique locale est depuis un bout de temps, au minimum contesté voire à bout de souffle.

Aujourd'hui, la demande des citoyens en général c'est l'association. Ca ne veut pas dire gouverner tout le temps. Les citoyens ont aussi autre chose à faire dans la vie que d'aller tous les soirs à des réunions de quartiers pour s'empailler sur la place des voitures, des vélos, etc. Mais il y a une volonté d'association qui ne doit pas être juste pour changer les pots de fleurs.

Comment faire ?

Il faut trouver des moyens politiquement pour associer les gens aboutir à des décisions concertées qui permettront éventuellement aux différents partis et mouvements de s'étriper mais au final de dialoguer. Il y aura des choix à faire : Pierre Hurmic ne pourra pas atteindre un consensus sur les politiques des transports, il faudra faire des choix.

Ils pourront être considérés comme faisant la part belle à un type d'utilisateurs plutôt qu'à un autre mais la politique c'est des choix.

Aussi, il faut réussir à associer de manière horizontale sans manquer aucun groupe, aucun type de citoyens. Le danger - et je reviens à Bourdieu et Loic Blondiaux spécialiste de la démocratie participative - c'est que si on ne met pas en place des dispositifs spécifiques d'incitation pour les moins diplômé.es, les plus éloigné.es des élites politiques ou en terme de revenus, diplôme, statut, d'habitations, de genre, etc.

Si on n'y fait pas attention, on va retrouver les citoyens des réunions de quartiers : des citoyens intégrés aux collectifs d'intérêts (commerçants, associations...) ou des citoyens avec un capital culturel et économique particulièrement important comme lors du grand débat où le participant-type était un homme de plus de 50 ans et plutôt cadre avec un haut niveau de revenus, diplômé du supérieur, ce qui n'est pas représentatif de la population française.

"Si vous ne faîtes pas gaffe, vous n'entendrez que les grandes gueules ou les grands diplômés"

Si on ne met pas des systèmes d'incitation, ça ne sera pas de la population bordelais avec le risque de décider à la place de pans entiers de la population, faute de temps, d'opportunités, de légitimité ou d'auto-légitimation ne se déplacera pas...

Pendant la campagne, Pierre Hurmic se disait très content de travailler avec des communistes car ça lui permettait d'aller aux Aubiers, au Grand Parc, et de rencontrer des gens qu'il ne connaissait pas. Il avouait une sorte de "distanciation sociale" si j'ose dire.

Oui mais il y a des dispositifs pour lutter contre les inégalités de ce genre. Si vous ne faîtes pas gaffe, vous n'entendrez que les mecs à grandes gueules ou à grands diplômes. Les citoyennes ont tendance a considérer que ce qu'elles ont à dire n'est pas suffisamment intéressant ou légitime...

Ce que dit Pierre Hurmic de sa relation avec les communistes est symptomatique et c'est encourageant qu'il en ait conscience car quand vous regardez la composition socio-professionnelle des trois "grandes" listes - en dehors de celle de Philippe Poutou - autrement celles de Florian, Cazenave et Hurmic, ce sont trois profils très élitistes. Ce ne sont certes pas les mêmes élites. Sur la liste de Pierre Hurmic, il y a une élite associative et culturelle alors que sur celle de Florian et celle de Cazenave, ce sont des élites économiques.

nom de la photo

Graphique sans doute imparfait produit par notre auguste radio (La Clé des Ondes)

C'est un biais classique de la démocratie représentative mais désormais si son équipe et lui n'ont pas systématiquement en-tête d'aller chercher ces citoyens, ce qui risque de se passer c'est un effet d'agenda où ne se prononceront que ceux qui ont les connexions et réseaux et la capacité d'agir.

Le MEDEF girondin a peut-être fait "gloups" le soir de l'élection mais dès maintenant ils vont commencer à prendre des contacts avec l'équipe de Pierre Hurmic. Ce qui est le jeu normal de la démocratie. Tout comme le feront des associations. Certaines auront beaucoup travaillé à la campagne d'Hurmic et donc pourront faire entendre leurs besoins.

Or, si Grand Parc n'est pas aidé, ce n'est pas depuis Grand Parc que viendra la possibilité d'être entendu. Il faut une démarche pro-active en direction des quartiers défavorisés et aussi de ceux en phase de gentrification.

Quand vous regardez Saint-Michel, il y a des opérateurs publics, comme Incité, diversement apprécié, qui est un formidable outil de rénovation de l'habitat délabré et possiblement de maintien d'une diversité dans ces quartiers. Mais si on n'y fait pas attention, la politique à Saint Michel ne peut-être qu'une politique de ceux qu'on entend, qui se font entendre : associations d'habitants, parents d'élèves, écologistes... Bordeaux est une ville beaucoup plus diverse que ce qu'en pensent les élites bordelaises et surtout les médias parisiens..

L'année dernière il y a eu une mobilisation extrêmement réussie sur la question de la vaisselle en plastique à l'école. Ce qui sanitairement se comprend parfaitement. Simplement, quid des conditions d'accès à la cantine pour les enfants de chômeurs ? Quid des conditions de soutien scolaires pour les enfants des habitants les plus pauvres ?

Quand Pierre Hurmic dit que son écologie est sociale, comment cela peut-il s'exprimer ? Pendant la campagne, il a évoqué les réquisitions de logement voire d'encadrement des loyers. Depuis son élection, il a demandé le départ de Longuépée (président du club de foot des Girondins de Bordeaux, ndlr), il a annoncé un moratoire sur la 5G ou encore promis de stopper des opérations immobilières mais pas d'axes sociaux très développés.

En ce sens, Philippe Poutou avec quasiment 10% d'électeurs va être un aiguillon important. Sur le social et les inégalités, la nouvelle majorité est sous surveillance.

Quelles seront les possibilités pour Pierre Hurmic de lutter contre les phénomènes de gentrification, d'augmentation des loyers ? Vraisemblablement, il va falloir décliner, dans tous les secteurs de politiques publiques sur lesquels ils peuvent agir, à la fois un prisme vert et un prisme rouge. Il faut réussir a faire les deux.

Par exemple à l'école vous pouvez faire de la cantine bio mais si elle profite juste aux enfants de cadres, ça ne suffit pas. Il faut que l'ensemble des enfants en profite, quelque soit le statut de leur parent jusqu'aux questions du séjour régulier ou pas en France.

"Avoir un prisme vert et un prisme rouge, c'est zéro artificialisation des sols et avoir un bon pourcentage de logements sociaux."

Se pose la question d'une politique volontariste en terme d'éducation. Il y a beaucoup d'initiatives positives pour permettre l'accueil d'arrivants étrangers par exemple. En gros, il existe tout un tissu de soutien social sur lequel Pierre Hurmic devrait s'appuyer et généraliser pour pérenniser ces bonnes pratiques.

Sur le logement, il y a l'outil de la préemption qui va peut-être permettre d'éviter à Bordeaux d'avoir un score en dessous de la moyenne de logements sociaux. Avoir un prisme vert et un prisme rouge, c'est zéro artificialisation des sols et avoir un bon pourcentage de logements sociaux.

Ceci dit, la mairie ne peut pas tout faire surtout que se pose le souci de l'intercommunalité. Néanmoins si dans ces secteurs il y a l'utilisation des deux prismes verts et rouges et ce souci de s'inspirer des initiatives locales, d'associer les citoyens les plus éloignés de la chose publique, vous arriverez à avoir une écologie sociale.

C'est un vrai défi si les verts et les écologistes en général veulent devenir à terme un parti de gouvernement.

L'échelon de la métropole réunit un budget d'1,7 milliards d'euros et réunit de plus en plus de compétences mais toujours sans que ses membres soient élus directement. Pierre Hurmic a posé son hégémonie dans sa liste municipale. A la mairie de Bordeaux, il veut être le capitaine qui pourra trancher les dossiers. Mais, à la métropole, il affronte un front pro-cogestion. Il a toujours dénoncé cette cogestion. Il devra trouver des alliances...

La métropole est un trou noir démocratique. On se pose parfois la question sur l'absence de confiance des citoyens envers les élus. Quand on réfléchit à ces institutions, on peut penser qu'elles ont été conçues par peur des citoyens. Que ceux de la métropole ne peuvent pas voter directement pour valider ou sanctionner le bilan politique de la métropole, c'est une aberration alors qu'elle s'occupe des transports, des déchets...

L'enjeu démocratique est majeur. C'est comme s'il fallait laisser dehors les citoyens pour décider entre "grandes personnes". Les équilibres sont ceux des barons locaux qui en bonne entente décident entre eux sans forcément que ce soit dans l'intérêt des habitants.

Le tramway ne va pas jusqu'à l'aéroport, c'est troublant qu'une décision de ce type soit prise d'un point de vue d'intérêt général. En gouvernant ainsi, vous oubliez qu'il existe des alternatives.

Il y a des choix historiques à faire pour gouverner différemment en disant qu'on ne peut pas satisfaire tout le monde. Sinon on va rester dans cette impression de confiscation des choix politiques, de ce qui s'est exprimé dans les urnes.

Globalement les électeurs ont choisi des maires et des programmes de gauche donc si on se retrouve avec des gouvernements de centre, il est possible que les citoyens soient déçus. Il faut que la métropole représente les choix majoritaires.

Le souci reste quand même que ces intérêts communaux se comprennent complètement et ne vont pas forcément dans le sens des demandes de renouvellement exprimées par un certain nombre de citoyens dimanche dernier.

Lisez, relisez, partagez la première partie de notre entretien avec Vincent Tiberj

"Intégrer les quartiers populaires est un défi à venir pour Pierre Hurmic comme pour l'ensemble des écologistes" sur lacledesondes.fr

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