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"La question coloniale est un fait social total" Olivier le Cour Grandmaison

Pour la promotion de son nouveau livre, Ennemis Mortels, Olivier le Cour Grandmaison était invité à la librairie Georges (Talence). Nous en avons profité pour le questionner sur ses recherche portant sur la IIIe République et le droit colonial.

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"La question coloniale est un fait social total" Olivier le Cour Grandmaison

15/01/2020

Photo de l'article: "La question coloniale est un fait social total" Olivier le Cour Grandmaison

Ennemis mortels. Représentations de l’Islam et politiques musulmanes en France à l’époque coloniale est le dernier ouvrage d'Olivier le Cour Grandmaison, paru aux éditions La Découverte en 2019.

Le 15 janvier 2020, le chercheur était présent dans les locaux de la Clé des Ondes, interviewé par André Rosevègue. Un entretien riche, dans lequel Olivier présente comment les politiques coloniales instituées par la IIIe République, mais aussi plus largement par les puissances impériales européennes, ont des conséquences directes sur la jurisprudence, le droit, notre rapport à l'autre, mais aussi les événements du XXe siècle.

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Olivier le Cour Grandmaison au studio (en rénovation) de la Clé des Ondes

"Ennemis mortels parce que l'Arabe est pensé comme faisant peser une menace existentielle"

Le chercheur revient dans un premier temps sur la fondation des politiques islamophobes racistes et les trois axes principaux de son nouvel ouvrage : l'élaboration des politiques musulmanes au sein de l'empire français qui se posent sur des représentations faussées de l'Islam

"Dans la mise en œuvre de toute une série de dispositions répressives, discriminatoires, fondées sur des représentations de l’Islam comme étant supposé être une religion, par essence, une religion de guerre. Et par conséquent aussi ceci lie à cela une religion supposée être, par essence, nourrissant le fanatisme des musulmans"

Olivier présente aussi Ernest Renan comme "l'un des principaux théoriciens de l'impérialisme français"

"Ernest Renan écrit ceci au lendemain de la Commune de Paris : « Une nation qui ne colonise pas est vouée au socialisme ». Et son choix est très clair, il est résolument hostile au socialisme. Et donc il est un ardent défenseur de la construction impériale"

Dans Ennemis mortels, Ernest Renan, académicien respecté et connu notamment pour son texte Qu'est-ce qu'une nation ?, est étudié comme penseur de l'impérialisme colonial français et notamment comme conseiller de Ferry sur ces questions.

"Jules Ferry lui emprunte, entre autre, la théorie du régime politique dans les colonies, à savoir le régime du bon tyran. Et effectivement Ernest Renan doit être considéré, les contemporains le tiennent pour cela, doit être considéré comme l’un des principaux théoriciens, de ce que j’ai appelé, l’éruption de l’islamophobie savante à la fin du XIXe."

La variable ethno-raciale est centrale dans la compréhension du fait colonial au XIXe siècle, Olivier le Cour Grandmaison insiste sur la différence fondamentale qu'est effectuée entre le "sauvage" et le "barbare" par les impérialistes coloniaux.

"L’incarnation du sauvage c’est le nègre, comme on disait alors, ou le noir. En tant qu’il est réputé n’avoir pas de civilisation, de religion, de langage. Il est inférieur assurément mais il n’est pas dangereux par essence."

"Là où l’Arabe musulman lui est pensé comme un barbare. Parce qui c’est ce qui fait obstacle à l’expansion de la civilisation, la seule qui vaille pour les contemporains, celle qui est supposée être au sommet de la hiérarchie. Ce qui fait obstacle à l’expansion de cette civilisation c’est la civilisation et la religion musulmane."

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L'émir Abdelkader ibn Muhieddine, savant musulman soufi et combattant des droits algériens. Il mène une lutte armée contre la conquête de l'Algérie. Ses efforts d'unification des peuples algériens face aux envahisseurs lui valent d'être surnommé le "prince parmi les saints, et saints parmi les princes". Il est un exemple de la menace musulmane sur l'expansion de la civilisation européenne, aux yeux des républicains impérialistes

"À partir de la question coloniale cela permettait de jeter un regard singulier, sur entre autre la IIIe République et le constat qu’effectivement a été aussi donc une république impériale, une république raciste et soit dit en passant une république sexiste"

Dans la suite de l'interview, Olivier le Cour Grandmaison revient sur son parcours de chercheur.

Historien du droit, il s'intéresse dans ses premiers travaux aux Citoyennetés en Révolution 1789-1794, Presses universitaires de France : 1992.

Néanmoins, son "tournant colonial" s'effectue lors de son étude des travaux de Tocqueville. Le philosophe et penseur de la démocratie se pose en soutien des politiques coloniales française lorsqu'il fut parlementaire.

"Tocqueville doit être considéré comme l’un des théoriciens de la guerre coloniale comme guerre totale. Puisque en ce qui concerne la guerre menée par les troupes françaises en Algérie, il estime qu’il faut s’emparer des razzias, s’emparer des populations civiles. Il écrit à peu près ceci : que ne doit subsister dans les territoires contrôlés par Abdelkader, aucunes villes et aucuns villages. Il se prononce donc pour la destruction des dites villes et villages."

D'ailleurs, les politiques menées en Algérie ont des conséquences directes sur les citoyens français métropolitains. En effet, lors d'insurrection populaire, comme celle de Juin 1848 contre la fermeture des Ateliers Nationaux, les "moyens algériens" sont utilisés sur le peuple parisien.

"Tocqueville, grand républicain et grand démocrate évidemment, est en juin 1848 du côté de ceux qui entendent défendre l’ordre, parce qu’il estime que le droit au travail est une revendication socialiste. Et Tocqueville se déplace dans les faubourgs et les rues de Paris, où il rencontre un de ses amis le général de Lamoricière, grand général en Algérie coloniale, rapatrié en métropole pour rétablir l’ordre."

Le chercheur, historien du droit, revient sur ces recherches sur le Code de l'Indigénat. Institué en Algérie dès 1875, ce Code est appliqué dans tout l'empire français à partir de 1887.

"Il a été aussi la matrice juridique à partir de laquelle ont été élaboré les autres Codes de l’Indigénat appliqués en Afrique équatoriale française, en Afrique Occidentale, à Madagascar, en Nouvelle-Calédonie et pendant un moment en Indochine. Rappeler que, pour aller à l’essentiel, ce Code de l’Indigénat est la réunion d’un certain nombre de dispositions répressives, racistes et discriminatoires. Puisque ces dispositions ne sont applicables et opposables qu’aux seuls Indigènes. Et elles ne sont pas, par définition, applicables ni aux Européens et, j’allai dire moins encore, aux Français."

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Gravure de Léon-Morel Fatio, L'Illustration, 1871

Représentation de la bataille de Bordj Bou Arreidj par les hommes du cheikh el Mokrani. La révolte des Mokranis, appelée Unfaq urrumi « la guerre du Français », un tiers de la population algérienne se soulève (250 tribus), c’est la plus importante insurrection depuis la conquête de l’Algérie en 1830. Hantés par cette révolte, les juristes coloniaux fondent le Code de l'Indigénat pour museler toute révolte des peuples colonisés.

"L'expérience impériale en général, et l’expérience française en particulier, a effectivement été une sorte de gigantesque laboratoire où ont été élaboré à la fois des conceptions hiérarchisées du genre humain, des politiques discriminatoires, des dispositions juridiques d’exceptions"

Dans la dernière partie de l'interview, Olivier le Cour Grandmaison revient sur une thèse d'Hannah Arendt. La politologue mentionne dans Les Origines du totalitarisme l'importance d'étudier "l'expérience impériale des puissances européennes" pour comprendre l’avènement des phénomènes totalitaires en Europe.

"Prenons un exemple, la question de l’internement administratif est, d’abord et avant tout, une invention coloniale, qui a été effectivement mis en œuvre à l’encontre des colonisés, avant d’être importé en métropole. Les premiers à en faire les frais en métropole vont être les réfugiés républicains espagnols. Qui contrairement à la légende dorée de la France républicaine n’ont pas été accueilli en France, sauf à considérer qu’être placé dans un camp d’internement relève de l’accueil, mais qui me paraît là revêt d’un usage particulièrement indécent du terme accueil."

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Camp d'internement de Gurs, Basses-Pyrénées.

Mis en place en 1939 par le gouvernement Daladier pour interner les réfugiés espagnols fuyant la dictature franquiste. De 1939 à 1946, 64 000 personnes vont y être internés : réfugiés espagnols, membres du PCF, puis suite à l'armistice de Juin 40 des personnes juives et citoyens de pays en guerre contre la France.

Le droit colonial a été repris ensuite dans les jurisprudence des états. Olivier Le Cour Grandmaison mentionne par exemple l'état d'urgence, institué durant la guerre d'Algérie. Ou bien le principe de responsabilité collective, utilisé actuellement par Israël contre la population palestinienne.

"Autre disposition répressive significative, qui contrevient à un principe absolument essentiel de l’état de droit et d’un état démocratique, qui est le principe de la responsabilité collective. Qui contrevient à un autre principe qui est celui de la responsabilité individuelle. Or le principe de la responsabilité collective vise justement à châtier, pour ce qui est de l’Algérie coloniale ou d’autres territoires français, non pas un individu mais des populations indigènes au seul motif que ces populations indigènes se trouvaient à proximité d’un lieu où a été commis un crime ou un délit"

Enfin, Olivier le Cour Grandmaison rappelle que le premier génocide du XXe siècle a lieu dans une colonie allemande, la Namibie : le Génocide des Héréros et des Namas (1904-1908).

"Si l’on pense notamment à un génocide longtemps oublié, et d’autant plus longtemps oublié que longtemps il n’a pas été qualifié comme tel, à savoir le génocide des populations Héréros. 1904, le très distingué général allemand Lothar von Trotha reçoit de Berlin un ordre d’extermination. 80 000 Héréros avant le début des opérations, entre 10 et 15 000 après. Aujourd’hui, ces opérations là sont effectivement qualifiées de génocide.

Et donc, on comprend bien comment un certain nombre de pratiques, de représentations, mises en œuvre dans les territoires colonisés par l’Europe on put effectivement servir des états totalitaires."

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Illuminated, Unrecounted. Diaz Point, Namibia, 2013. Oeuvre réalisée par l'artiste namibienne Nicola Brandt en hommage aux victimes du génocide.

Olivier le Cour Grandmaison finit cet entretien par la présentation de ces nouvelles recherches autour de l'affaire Gaud-Toqué au Congo français, une affaire criminelle symptomatique de la violence des colons envers leurs administrés.

Le 14 Juillet 1903, deux administrateurs coloniaux exécutent un guide congolais en le tuant avec de la dynamite. Elle est connue en 1905 et jette un regard sur la violence endémique de la colonisation.

"Un crime épouvantable commis par deux fonctionnaires coloniaux au Congo-Brazzaville. Et qui va être à l’origine de la mission Brazza, dont on oublie trop souvent qu’elle n’a pas pour origine tout à coup que les responsables de la IIIe République se réveillent et estiment qu’il est absolument nécessaire d’envoyer Brazza au Congo pour voir ce qu’il s’y passe

L’envoi de la mission Brazza, qui va permettre de mesurer à quel point effectivement au Congo, Brazzaville en particulier, ce n’est pas simplement la conquête qui a été meurtrière, c’est l’exploitation coloniale"

Suivant ses conseils, nous avons travaillé ce sujet dans notre émission Le Guide du Bordeaux Colonial.

Gérard présente la rue Emile Gentil lors du direct du 29 janvier 2020, et le quai Brazza le 05 février 2020. Deux chroniques réunies dans le podcast Rediff de l'été autour de la thématique du Congo, que vous pouvez retrouver ici

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L'Assiette au beurre, mars 1905

Pour en savoir plus

Le blog d'Olivier le Cour Grandmaison sur Médiapart

Bibliographie des ouvrages d'Olivier le Cour Grandmaison :

  • Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial, Fayard : 2005

  • La République impériale. Politique et racisme d’État, Fayard : 2009

  • L’Empire des hygiénistes. Vivre aux colonies, Fayard : 2014

  • « Ennemis mortels ». Représentations de l’islam et politiques musulmanes en France à l’époque coloniale, La Découverte : 2019

Article du Monde Afrique sur le Génocide des Héréros et Nama, suite à l'exposition au Mémorial de la Soha en 2016.

Vous retrouverez souvent des mentions d'Olivier dans l'émission du Guide du Bordeaux Colonial dont nous relayons les travaux.

Musique : Fela Kuti, Colonial Mentality

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