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Le foot, révélateur des dérives du capitalisme financiarisé ?

Dans sa chronique éco, Eric Berr revient sur le projet de création d'une super league européenne : marchandisation et financiarisation détruisent tout ce qu'elles touchent, y compris le foot.

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Le foot, révélateur des dérives du capitalisme financiarisé ?

25/05/2021

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Cette semaine : Eric Berr, maître de conférence en économie à l'université de Bordeaux, chercheur au Gretha, membre des économistes atterrés.

Le monde du football a récemment vécu un séisme suite à la volonté de douze des plus grands clubs européens de créer une super ligue européenne fermée, concurrente de l’actuelle Ligue des champions organisée par l’UEFA. L'objectif de cette nouvelle compétition était de regrouper 20 clubs, dont 15 membres fondateurs présents à chaque édition, auxquels se seraient joints 5 autres clubs, saison après saison, selon des modalités qui n’étaient pas encore définies.

Face à la fronde, menée en particulier par les supporters anglais qui voyaient là la négation de toute équité sportive, les six clubs anglais se sont retirés de ce projet en moins de 48h, suivis par trois autres clubs. Seuls le Real Madrid, Barcelone et la Juventus Turin n’y ont toujours pas officiellement renoncé.

Le foot réduit à une activité économique comme une autre

Qu’est-il reproché à cette super ligue ? Tout simplement de bafouer les principes mêmes du sport puisque la participation à celle-ci ne serait plus conditionnée aux résultats sportifs, donc au mérite, qui est pourtant une valeur cardinale affichée par les libéraux de tout poil, mais au poids économique des clubs. Ses promoteurs avançaient deux idées principales pour justifier la création de cette nouvelle compétition : la nécessité de sécuriser les investissements de ces grands clubs et la perte d’attractivité du « produit » football.

Le premier argument montre qu’ils réduisent le football à une activité économique comme une autre, pour laquelle il convient de rentabiliser ses investissements et où l’éthique sportive passe au second plan. Rien d’étonnant à cela quand on sait que les patrons de grandes entreprises et les fonds d’investissement ont pris les commandes de ces clubs. Et donc rien d’étonnant non plus à voir la logique du capitalisme financiarisé gangréner le football. Comme on peut le voir dans de nombreux secteurs, les acteurs dominants prônent la compétition et la concurrence tout en cherchant à s’en prémunir afin de renforcer leurs positions privilégiées. Voilà une conception bien particulière de l’équité sportive.

"Rien d’étonnant à cela quand on sait que les patrons de grandes entreprises et les fonds d’investissement ont pris les commandes de ces club."

Le second argument est assez étonnant puisque, partant de l’idée que le format actuel de la Ligue des champions n’est plus assez attractif, il est proposé de créer une nouvelle compétition, donc plus de matchs. On retrouve cette idée chère au capitalisme que plus égal mieux. Or, on sait aussi, et surtout en matière sportive, que c’est la rareté qui crée la valeur. Banaliser les rencontres entre ces clubs en les proposant chaque semaine ou presque, c’est au contraire renforcer le désintérêt des spectateurs et des supporters.

On retrouve ici la logique économique des politiques d’offre où l’on considère que c’est en proposant une meilleure offre (en qualité et en quantité) que l’on règle les problèmes, le supporter étant vu comme un client-consommateur plus ou moins captif. Or, si la demande ne suit pas, ces politiques sont vaines. En matière de football, la multiplication des abonnements nécessaires au suivi des matchs télévisés, comme la hausse importante du prix des places dans les stades, le tout dans une période où les revenus de nombreuses personnes stagnent ou même diminuent, font que la demande de consommation de football n’augmente pas dans les mêmes proportions que l’offre. Si perte d’attractivité il y a, elle vient donc de l’augmentation des coûts pour « consommer » du football et d’une offre pléthorique (entre les rencontres des différents championnats, des coupes nationales, de la Ligue des champions et de la Ligue Europa, il est possible de regarder des matchs sept jours sur sept). Sans compter que la multiplication des matches peut avoir des conséquences sur la santé et les performances des joueurs, donc sur la qualité du spectacle proposé.

Dans le foot aussi, les inégalités se renforcent

Si l’UEFA s’est déclarée scandalisée par cette idée d’une super ligue fermée, elle a pourtant elle-même largement contribué, par ses différentes réformes, à favoriser les intérêts économiques des plus grands clubs au détriment de l’éthique sportive. En autorisant en 1997 les deux premiers des plus grands championnats européens, puis également les troisièmes et quatrièmes de ces mêmes championnats à partir de 1999, à participer à une Ligue des champions jusqu’alors réservée aux seuls champions nationaux, elle a renforcé les inégalités entre pays (jusqu’en 1997, soit lors des 42 premières éditions, 21 clubs provenant de 10 pays différents ont gagné la compétition ; depuis 1998, soit lors des 23 éditions suivantes, ce sont seulement 9 clubs, provenant de 5 pays différents, qui l’ont gagnée). En effet, excepté en 2004, tous les vainqueurs de la Ligue des champions depuis 1997 sont issus d’un des quatre principaux championnats européens (Angleterre, Espagne, Italie et Allemagne). (La dernière réforme de la Ligue des champions, qui doit entrer en vigueur en 2024, prévoyait de réserver deux places à des clubs non qualifiés sur le terrain, permettant ainsi de garantir malgré tout à de grosses cylindrées européennes de participer à la compétition quand bien même elles auraient raté sportivement leur saison. Cette concession faite aux grands clubs a finalement été abandonnée et peut être vue comme une mesure de représailles envers les clubs « sécessionnistes ».)

Les règles européennes ont également renforcé la domination des clubs déjà privilégiés. En effet, une décision de la cour de justice des communautés européennes (CJCE) de 1995, connue sous le nom d’arrêt Bosman, va considérer que les quotas en vigueur jusqu’alors, limitant à trois le nombre de joueurs étrangers ressortissants de l'Union européenne dans une équipe de club, sont contraires à la libre circulation des travailleurs entre les États membres et constituent une discrimination entre nationalités européennes. Comme souvent, la libre concurrence renforce les plus forts qui, ayant une surface financière plus importante, attirent les meilleurs joueurs.

Fuite en avant et endettement croissant

Ce système atteint pourtant aujourd’hui ses limites. Afin de s’assurer de rester au sommet, les clubs sont conduits à toujours plus payer les meilleurs joueurs, qui sont une denrée rare, afin de les attirer ou de les conserver dans leurs effectifs. Cette course au toujours plus conduit à une augmentation continue de la masse salariale qui pèse de plus en plus sur les budgets des clubs. Ainsi, pour la saison 2020-2021, la moyenne des dix plus grosses masses salariales des clubs européens s’élevait à 323 millions d’euros. Elle représentait en moyenne, pour les 20 plus gros clubs européens, 64% de leurs revenus en 2018. Mais les baisses de recettes provoquées par la crise sanitaire ont conduit nombre de clubs à se retrouver dans une situation financière très critique, voire au bord de la faillite comme c’est le cas en France pour les Girondins de Bordeaux ou Nîmes. C’est d’ailleurs afin de sécuriser des rentrées financières leur permettant de continuer leur fuite en avant financée par un endettement croissant que les clubs « sécessionnistes » ont voulu lancer cette super ligue.

Des solutions existent pourtant qui permettraient de contrer cette logique mortifère, tant sportivement qu’économiquement. Comme cela est déjà pratiqué dans certains sports, un « salary cap » visant à plafonner la masse salariale permettrait à la fois de réduire les coûts des clubs et de restaurer une certaine équité sportive puisque le choix d’un club par les plus grands joueurs dépendrait plus du projet sportif que du niveau de la rémunération offerte.

Une chose est sûre : retrouver un football plus éthique et responsable suppose de rompre avec les logiques de marchandisation et de financiarisation qui détruisent tout ce qu’elles touchent. C’est certainement le match le plus important qu’il convient de jouer, même s’il sera difficile à gagner.

Les Clés de l'éco ? Des économistes bordelais se succèdent à l'antenne pour vous faire entendre leurs analyses à contre-courant des discours dominants - tous les mardis à 6h40, 7h40, 8h40, 12h40, et en podcast !

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