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Le sanglant 14 juillet 1953, terrible "leçon de notre histoire qu’il faut corriger absolument"

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Lors de la manifestation alors traditionnelle, des indépendantistes algériens sont visés par la police faisant 7 morts et 100 blessés. Une tuerie oubliée de l'histoire. Entretien avec D. Kupferstein, réalisateur de "Les Balles du 14 Juillet".

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Le Guide Du Bordeaux Colonial

[ITW] Avec Daniel Kupferstein, réalisateur "Les Balles du 14 Juillet" - ITW Françoise Vergès

Diffusé le 04/12/2019

Le 14 juillet 1953, comme tous les 14 juillet depuis 1936, une manifestation est organisée à Paris pour commémorer la Révolution française. En plus de la CGT et du Parti Communiste Français, les indépendantistes algériens du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) y participent. Elle s'achève par des tirs de la police sur le cortège du MTLD, occasionnant sept morts (six ouvriers algérien, un ouvrier français) et une centaine de blessés.

Le réalisateur Daniel Kupferstein a consacré un film et un livre à cet épisode oublié. Il était interviewé sur ce sujet et sur les raisons d'un tel oubli dans Le Guide du Bordeaux colonial, le 4 décembre 2019.

La Clé des Ondes : votre film Les Balles du 14 juillet, du 14 juillet 1953 plus exactement, raconte l’histoire d’une manifestation qui est passée sous silence. Alors ma première question est toute simple : comment as-tu découvert le sujet ?

Daniel Kupferstein : Pour arriver aux balles du 14 juillet 53, je vais commencer par l’histoire du 17 octobre 61 [manifestation organisée par le FLN contre le couvre-feu organisé en Afrique du Nord, répression durant la manifestation puis dans les centres d’internements. Entre 34 et 98 morts estimés].

Il se trouve que j’ai fait un film en 2001 sur cette histoire qui s’appelle Dissimulation d’un massacre, pour expliquer comment cette répression violente a été dissimulé pendant aussi longtemps, et honorer un peu les quelques personnes qui ont tout fait pour que cette histoire sorte de l’oubli. Donc ça c’était le premier film en 2001. Et puis, cette manifestation a toujours été mélangée avec une autre manifestation où il y a une autre répression : au métro Charonne en février 62 [manifestation contre l’OAS et la guerre d’ Algérie, convoquée par la CGT, la CFTC et l’UNEF, où huit personnes trouvent la mort en essayant de se réfugier dans le métro].

Tout le monde confondait les uns avec les autres. A Charonne on disait qu’il y avait les Algériens, alors qu’il n’y avait pas d’Algériens. La mémoire du 17 octobre pendant longtemps était recouverte par celle de Charonne. Donc j’ai décidé de faire aussi un film sur la répression au métro Charonne pour essayer d’expliquer les ressemblances et les différences entre ces deux manifestations. La ressemblance principale est que les assassins, ce sont les mêmes, c’est-à-dire la police parisienne avec Maurice Papon à sa tête.

Donc, au court de ce film, au court de ce tournage, je rencontre une personne qui avait était au métro Charonne, qui a secouru des personnes dans le métro. Avant de commencer, il me dit : "Oulala, attends attends, je vais te raconter une autre histoire". Et dans ma tête, je me dis : "oh non, ce n’est pas vrai, il va commencer à me raconter toute sa vie, ça va prendre des heures". J’étais arrivé en retard, j'étais fatigué, vous voyez un peu l’ambiance... Je me dis que ça va être plus long que prévu, mais je le filme. Et il me parle un petit peu de cette manifestation dont je n’avais jamais entendu parler [du 14 juillet 1953]. Je suis étonné, mais bon très rapidement je passe à mon sujet, Charonne, la répression au métro Charonne, etc.

"Cette histoire a 60 ans, si je veux trouver des témoins c’est maintenant ou jamais."

Quand, plusieurs années plus tard, arrive l’avant-première de ce film sur Charonne, j’invite une historienne, Danielle Tartakowsky, et des témoins, à parler à la fin de la projection de cette répression. Et Danielle Tartakowsky me dit, devant tout le monde : "Il faudrait que tu fasses un troisième film. Car voila tu as fait 17 octobre 61, tu as fait Charonne, il faudrait que tu fasses l’histoire du 14 juillet 1953 ». Et là j’ai fait rigoler tout le monde, car j’ai dit : "Non non, c’est bon, je ne veux pas devenir un spécialiste des massacres parisiens".

Et, je ne sais pas ce qu’il s’est passé dans ma tête. Dans tout les cas, quatre mois après je me suis réveillé un matin, je me revois encore en me réveillant, et je réalise que l’histoire a 60 ans et que si je veux trouver des témoins c’est maintenant ou jamais. Et à partir de ce moment-là, je suis rentré dans une énorme enquête. Car il fallait retrouver les témoins, il fallait retrouver l’histoire, où étaient les noms des victimes, etc.

J’ai eu de la chance car il y avait le livre de Maurice Rajsfus qui était déjà au pilon, qui n’existait plus, et qu’un libraire me l’a retrouvé. Donc j’ai réussi à l’avoir. Danielle Tartakowsky elle-même avait écrit un chapitre important d’un de ces livres. Et puis, un autre écrivain, historien, Emmanuel Blanchard qui a fait aussi plusieurs chapitres sur cette histoire. Donc, avec ces choses-là, j’ai pu commencer une grande enquête. Et alors, ça m’a pris plusieurs années évidemment. Après j’ai été en Algérie, j’ai retrouvé des témoins, j’ai retrouvé des familles des victimes. Et puis j’ai pu recomposer, retrouver au maximum les éléments qui m’ont permis de faire ce film.

Il y a quand même un mystère. C’est pourquoi un événement pareil - à savoir le massacre de 7 personnes, 100 blessés dont 40 par balle, c’est à dire un carnage - a-t-il disparu de la circulation ? Et pourquoi personne ne l’a porté ? La mémoire entretient l’histoire, mais l’histoire c’est l’histoire. Tu as fais un vrai travail d’historien, et en même temps un travail de conservation de cette mémoire.

Alors, en fait il faut voir que pendant l’événement en lui-même et dans les semaines qui ont suivies, cet événement a été relayé dans les journaux, notamment dans les journaux de gauche. Même les journaux de droite en ont parlé le lendemain et les jours après pour dire évidemment que c’était les Algériens qui avaient attaqué les pauvres forces de police.

Dans les journaux de gauche, notamment dans le journal L’Humanité et dans le journal Libération de l’époque, il y a eu beaucoup d’articles et ça a duré au moins une dizaine de jours. Donc l’événement n’a pas été tu. Comme l’histoire du 17 octobre 61, où même dans la presse il y a eu très très peu d’articles, etc. Donc c’était connu aux yeux de tout le monde.

Je ne réponds pas entièrement à cette question dans le film. Je reste sur l’histoire elle-même, qui a disparu de la mémoire. On n'aborde pas directement cette question du : pourquoi cette histoire a été oubliée ? Je préfère la développer dans les débats. Et surtout je l’ai écrit. Après avoir réalisé le film, j’avais une telle masse d’informations inédites, que je me suis dit qu'il fallait que je donne des éléments sur pourquoi ça a disparu de la mémoire.

"Il n’y a pas de mémoire sans porteur de mémoire"

Dans le film, il y a quand même Emmanuel Blanchard qui dit une phrase importante : "Il n’y a pas de mémoire sans porteur de mémoire". C’est à dire que l’information que l’on peut avoir, si elle n’est pas entretenue d’une manière ou d’une autre, si elle n’est pas dite à un moment ou à un autre, relayée, alors elle disparaît de la mémoire. Parce qu'on a des sources d’informations énormes. Après, il y a des raisons objectives et politiques. Alors de ce point de vue là, il y en a en France et en Algérie.

Alors commençons pour l’Algérie. L’Algérie, le mouvement nationaliste algérien qui a été réprimé ce jour-là c’était le Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD, fondé en 1946, présidé par Messali Hadj). C'était avant le FLN [Front de Libération Nationale, fondé en 1954]. Ils étaient en train de se déchirer, et un an plus tard il y a une rupture entre trois courants, dont un qui va créer le FLN, et partir à la lutte armée. Ce mouvement était donc divisé et assez affaibli. Ils étaient réprimés par le gouvernement français en tant que mouvement contestataire de l’ordre établi.

Ils n’avaient pas les forces matérielles et en plus ils étaient divisés. Donc ils n’ont pas pu entretenir cette mémoire. Ils ont essayé. J’ai vu une banderole sur le 1er mai 54. Il y avait quelque chose comme ça, mais très très peu. Et puis, après il y a eu le 1er novembre 54 [« Toussaint Rouge », premier appel du FLN]. Évidemment, sept morts, enfin six algériens et un français, à comparer avec le nombre de morts pendant la guerre d’Algérie [plus de 250 000 civils Algériens, et environ 25 000 soldats français], ça été complètement dépassé, ça a disparu.

Et puis il faut savoir qu'après, comme souvent, on réécrit l’histoire en fonction de ceux qui prennent le pouvoir. Ils ont réécrit l’histoire à leur manière. Ce qui fait qu'au niveau des morts, ça démarre au 1er novembre 54. Donc on peut dire que ces gens-là sont morts trop tôt pour être considérés comme des martyrs de la cause algérienne... D’autant plus qu'à l’époque, ils manifestaient devant le leader nationaliste de l’époque qui était Messali Hadj.

Et Messali Hadj est devenu l’ennemi du FLN au cours de la Guerre d’Algérie. Donc il y avait déjà des grosses contradictions en interne. Et après c’est devenu un affrontement, on a parlé de guerre fratricide, entre le MNA (Mouvement National Algérien, fondé en 1955, le nouveau mouvement de Messali Hadj), et le FLN. Donc, en plus, comme ils manifestaient derrière les portraits de Messali Hadj. Alors ça pour les Algériens, hop ça disparaît.

Côté français, c’est plus compliqué. D’abord on peut dire qu'à l’époque, il n’y avait pas de guerre officielle en Algérie. Il n’y avait même pas d’événements. Il n'y avait que "quelques petits contestataires".

Enfin, les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata (8-12 mai 1945, de 3 à 30 000 morts algériens)...

Oui, il y avait une vraie répression. Il y avait Krim Belkacem toujours dans les maquis en Kabylie. Mais pas de ce qu’on a appelé le déclenchement de la guerre qui est arrivé un an après. Donc, la mentalité des Français étaient sur une autre guerre qui était la guerre d’Indochine [1946-1954]. Alors c’était plus loin. Le mouvement ouvrier français, et associatif, manifestait contre la guerre en Indochine. Et pas contre la guerre en Algérie, puisqu’il n'y en avait pas.

L’autre aspect c'est qu'à l’époque, en France, au niveau des forces qui pouvaient mobiliser pour entretenir cette mémoire, c’était à 80% le Parti Communiste Français. Or, le PCF, à ce moment-là, fait une critique par rapport à une histoire qui s’est passée en 1952 pendant ce qu’on a appelé les manifestations contre le général Ridgway [Paris, le 28 mai 1952, contre un militaire américain accusé d’utiliser des armes bactériologiques en Corée].

Ces manifestations se sont terminées d’une manière très violente. Et ils font une auto-critique par rapport à cette stratégie dite classe contre classe et violente. Ils font une auto-critique en interne, et ils disent : "Non il faut revenir à une organisation, plus "union de la gauche", avec les syndicats, etc", ce qui veut dire aussi plus recentrée sur les problèmes français. Donc c’était un peu cette stratégie. D’un seul coup il y a des morts. Il y a eu un mort, il y en a eu même deux pendant les manifestations contre Ridgway.

Il y a eu Hocine Belaïd, qui était un communiste algérien ; et il y a eu aussi un autre [Charles Guénard]. Donc, il y a eu des morts. Et là, crac encore des morts, etc, alors qu’ils ont une autre stratégie politique. Surtout que, quelques jours après le 14 juillet, démarre la plus grande grève dans la fonction publique, en tout cas de l’époque. Ce sont les grandes grèves d’août 53 en France qui, en gros, paralysent toute la France. Tous les trains sont arrêtés. C’était une grève qui avait commencé d’ailleurs par les postiers de Force Ouvrière à Bordeaux.

Donc là, il y a la nouvelle stratégie du Parti Communiste, ouvrier avec des syndicats, avec la CFTC de l’époque, etc. Donc du coup les morts ont disparu, parce qu'ils n'étaient pas dans la stratégie politique du moment.

"Je pense qu'en France, en tout les cas à l’époque, quand c’était quelqu’un Algérien, étranger, même s'il était Français, ce n’était pas quelqu’un qui leur ressemblait. "

Il y a aussi quelque chose que je veux ajouter. Je pense qu'il y a quand même six Algériens qui ont été tués, et ce n’est pas pareil que les neuf Français à Charonne d'un point de vue émotionnel. Je pense qu'en France, en tout les cas à l’époque, quand c’était quelqu’un Algérien, étranger, même s'il était Français, ce n’était pas quelqu’un qui leur ressemblait.

Je pense que le rapport avec les pays coloniaux était plus éloigné et les gens ne se mobilisaient pas là-dessus. Je dis ça parce que le 17 octobre 1961 c’était la même chose. J’ai pu lire des tracts qui disaient par exemple "si ça recommence, on va manifester". C’est à dire que ce n’était pas le même impact, quand il y a des morts pour la même raison, qui sont français. Et ça je pense que ça a joué dans la volonté de riposter et de faire quelque chose. Et je crois que ça c’est gravissime, c’est une leçon de notre histoire qu’il faut qu’on corrige absolument.

Je voudrais conclure en disant que dans ton livre il apparaît quelque chose de très intéressant. C’est que le PCF, la CGT, les organisations satellites comme on dit, manifestaient tous les 14 juillet depuis le Front Populaire. Suite à cette manifestation il y a eu interdiction, et il a fallu attendre le 1er mai 68 pour que les ouvriers, les organisations ouvrières puissent rebattre le pavé.

Oui c’est exact. Il y avait des rassemblements, mais plus de défilés. La préfecture de Paris a interdit les défilés à la suite de ça. Les manifestations autour du 14 juillet étaient des manifestations où l’on commémorait la Révolution française. C’était des manifestations semblables aux 1ers mai. Et ça a complètement disparu - y compris les manifestations du 1er mai jusqu’en 68. C'est une chose extraordinaire qui donne une idée du rapport des syndicats et du mouvement politique.

Le livre aux éditions de La Découverte s’appelle Les Balles du 14 Juillet 53.

Lire aussi l'article d'Emmanuel Blanchard.

Entretien réalisé le 4 décembre 2019 par Jean-Pierre Lefèvre et Sandra Merlet.

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