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Michel Cahen, un chercheur auto-stoppeur

    Spécialiste de l’Afrique Lusophone, Michel Cahen revient avec nous sur son parcours de chercheur entremêlé à sa vie, allant de son jeune militantisme, à sa découverte de l’Afrique en auto-stop, et son rôle de professeur.

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    Le Guide Du Bordeaux Colonial

    Michel Cahen, un chercheur auto-stoppeur

    27/05/2020

    Photo de l'article: Michel Cahen, un chercheur auto-stoppeur

    Durant une longue interview fleuve, diffusée le 27 mai et le 03 juin 2020, Michel Cahen répond aux questions de Gérard Clabé.

    Une interview où se croise la vie personnelle mais aussi celle de professeur et d'universitaire. Michel Cahen est un spécialiste reconnu du Mozambique, ainsi que du Portugal colonial et de l’histoire contemporaine des anciennes colonies. Il exerce au sein du Laboratoire des Afriques dans le Monde, une branche bordelaise du CNRS. Par cette rencontre nous pouvons apprécier comment la vie personnelle d’un chercheur universitaire permet d’éclairer une époque sur trois continents.

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    Foule manifestant sur la place Rossio à Lisbonne pendant la "Révolution des Œillets", le 2 mai 1974. [afp.com]

    « J’étais tout à fait sympathisant de la révolution des Œillets, bien sûr. Mais je n’avais pas envie de retrouver les mêmes copains que je voyais toute l’année à Paris et les retrouver Praça De Lucia à Lisbonne. Mais je me suis dit « Pourquoi je n’irais pas dans une colonie africaine du Portugal qui est en cours de décolonisation ? ». Et c’est comme ça que le début juillet 1975, juste après l’indépendance du Mozambique le 25 juin 75, je me suis présenté à une petite frontière du Mozambique. »

    Jeune étudiant d’extrême-gauche de son époque, Michel Cahen transite du Parti communiste à la Ligue Communiste Révolutionnaire à la même période que la Révolution des Œillets (25 avril 1974). Une révolution qui attire tous les jeunes révolutionnaires des années baby-boom, « une révolution sous nos yeux ». Étudiant en histoire à la Sorbonne, ses recherches de maîtrise portent sur l’idéologie coloniale française. Michel Cahen décide d’aller directement étudier une décolonisation, celle qui a lieu au Mozambique. Partant du Kenya, il rejoint les frontières du Mozambique en auto-stop, sans aucune connaissance de la langue locale. La guerre d’indépendance du Mozambique est déclenchée officiellement le 25 septembre 1964, le cessez-le-feu est proclamé en 1974, puis l’indépendance en 1975. Michel Cahen est donc présent sur le territoire mozambicain au cœur du processus de décolonisation. Il vit la montée au pouvoir du FRELIMO, le Front de Libération du Mozambique. Une prise de pouvoir qui institue un parti unique, contraire aux valeurs trotskystes de Michel Cahen. Le chercheur, fort de son observation, rentre en France, débute un DEA sur l’Afrique Portugaise, avant de partir au Portugal pour apprendre la langue.

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    Samora Michel, premier président de la République populaire du Mozambique, au 4e congrès du FRELIMO (1983). [Arramall, CC BY-SA 4.0]

    « Si on relit les lois de 1905, l’école est laïque, les représentants de l’état sont laïcs, donc un prof est laïc. Mais le peuple il n’a pas à être laïc. Les élèves n’ont pas à être laïcs. Les élèves ils sont ce qu’ils sont, c’est justement ça l’école laïque. On accueille les élèves comme ils sont, quel qu’ils soient, dans l’égalité. »

    Lors de son retour du Portugal, Michel Cahen débute une carrière dans l’enseignement secondaire. Il devient professeur d’histoire à Clichy-sous-bois durant l’affaire des foulards de 1982. Une expérience qui lui permet de réaffirmer ses valeurs de professeur républicain et profondément laïc. De plus, Michel Cahen suggère aussi que le port du voile peut aussi être apprécié comme une forme de francité. Ces jeunes filles peuvent s’accepter tel qu’elles sont dans leur propre pays, signe de leur intégration. Une réponse qui permet de réaffirmer à nouveau les valeurs de la laïcité, qui ne doit concerner que les représentants du pouvoir public, les fonctionnaires et l’état, mais en aucun cas les citoyens.

    « Je suis un historien ou un politologue. Donc le laboratoire s’est principalement un bureau, s’est principalement une bibliothèque spécialisée, s’est principalement des séminaires de recherches. Parce que un chercheur reste éternellement un étudiant, et ça s’est absolument indispensable pour être au point sur l’évolution de sa discipline. Les anthropologues, les ethnologues, les historiens de l’histoire contemporaine on va aux archives, on va sur le terrain. »

    En 1988, Michel Cahen intègre la section du CNRS de Bordeaux en tant que politologue, par sa qualité de spécialiste de l’Afrique lusophone. La vie d’un chercheur est comme il le dit lui-même, une vie de curiosité dans les archives, dans les colloques et nombreux voyages. Un « métier de service public. […] Je ne travaille pas pour un commanditaire ». Une de ses nombreuses missions sont les séjours de terrain, il a notamment beaucoup travaillé aux archives du Mozambique, héritées des archives coloniales portugaises.

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    Afonso Dhlakama, dirigeant de la RENAMO de 1979 à 2013. Photo prise à Maringue, en 1993. [Barnaby Philipps, CC BY 4.0]

    Plus original, Michel Cahen est resté plusieurs mois avec les miliciens de la Renamo. La Renamo est une milice, un parti d’extrême droite soutenu par l’Afrique du Sud sous l'apartheid. La guerre civile mozambicaine dure de 1977 à 1992, et est surtout le terrain d’affrontement entre le FRILAMO, parti unique léniniste-marxiste au pouvoir, et la RENAMO. Michel Cahen étudie la RENAMO durant les campagnes électorales, interroge les chefs traditionnels, observe les meetings. Suite à cette expérience, il publie en 1994 Les Bandits. Un historien au Mozambique.

    « Pour l’instant la théorie post-coloniale, c’est intéressant sur le social, mais je n’ai rien vu venir comme outil politique »

    Pour cette dernière partie, Michel Cahen nous donne son avis sur les études post-coloniales, et leurs débouchés, ou non, politiques. Il insiste notamment sur la faiblesse des hyper-classistes qui n'envisagent les rapports sociaux que sous l'angle des classes, sans prendre en compte la notion de « race » au sens anglophone c’est-à-dire communauté. Il reproche néanmoins aux post-coloniaux d’omettre l’étude politique globale du colonialisme, l’étude de l’état colonial. « C’est une vision sectorielle incapable d’avoir une analyse de la société et de l’état tout entier ».

    « Le Brésil est un état capitaliste, mais c’est encore un état colonial. Bien sûr ce n’est plus la colonie de 1822. Mais c’est un état qui est dominé par les gens qui ont été les colonisateurs »

    Michel Cahen revient sur l’indépendance du Brésil. Une indépendance qui n’a pas été synonyme d’une décolonisation, bien au contraire. Les élites sont restées les mêmes, effrayées par la révolution haïtienne de 1804. Ainsi, le récit des Trois Races (Blanches, Indiennes, Noires) est un mythe politique. Pour Michel Cahen, la loi promulguée par Dilma Roussef portant sur le droit des domestiques est un bon exemple de la prégnance du colonialisme et du racisme dans la société brésilienne. Un racisme qui a été accéléré par la crise économique des années 2000, et la peur des classes moyennes de se prolétariser. Ce qui expliquerait selon lui l’élection de Bolsonaro, un « idiot ». Enfin, il mentionne aussi la corruption endémique des personnalités politiques brésiliennes : « Aujourd’hui les deux tiers des députés brésiliens sont en attente, parce qu’ils ont l’immunité, d'un procès pour corruption. ». Michel Cahen nous offre un point politique sur le Brésil contemporain, notamment avec la prise de pouvoir discrète des militaires depuis la présidence de Bolsonaro.

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    Petra Rara("Nègre Rare"), rappeuse brésilienne et ancienne employée domestique. Par ses textes, elle a été la voix de nombreuses domestiques pour dénoncer les conditions de cet esclavage moderne. Manifestation pour la culture afro-brésilienne à Diadema, São Paulo. (Nenê Surreal)

    « Que l’Union Européenne rencontre l’Union africaine dans un sommet de chefs d’état africains et européens, pourquoi pas. Mais la France invite toute seule [54 dirigeants africains]. Mais qu’est-ce que c’est que ça ? L’idée même qui a germé dans la tête de ces gens-là est complètement néocoloniale. Le principe de ce genre de sommet doit être condamné. »

    Pour finir ce long et riche entretien, Gérard l’interroge sur le sommet Afrique-France 2020 qui devait avoir lieu le 4-5-6 juin 2020 à Bordeaux, et pour le moment repoussé. Michel Cahen conclut sur la position que la France et le monde devrait enfin adopter vis-à-vis de l’Afrique.

    « Si la France veut aider l’Afrique, elle a supprimé récemment une fraction de la dette. Mais elle n’a qu’à supprimer la totalité de la dette. Très souvent c’est une dette indigne qui a déjà été remboursée plusieurs fois. Et puis il ne faut pas aider l’Afrique. Il faut permettre au mouvement social africain d’être plus puissant pour un vrai développement. Aider l’Afrique c’est toujours aider les états africains qui, pour 95 % des cas, sont pourris, corrompus, bourgeois et vendus au capitalisme international. »

    Pour en savoir plus

    Bibliographie partielle des ouvrages de Michel Cahen :

    • Mozambique, la révolution implosée. Études sur douze années d'indépendance (1975-1987), éd. L'Harmattan, coll. « Points de vue concrets », 1987

    • Ethnicité politique. Pour une lecture réaliste de l'identité, L'Harmattan/Centre d'étude d'Afrique noire/Centre d'estudis africans, 1994

    • La Nationalisation du monde. Europe, Afrique, l’identité dans la démocratie, éd. L’Harmattan, 1999

    • Les Bandits. Un historien au Mozambique, Publications du Centre culturel Calouste Gulbenkian, 2002

    • Le Portugal bilingue. Histoire et droits politiques d’une minorité linguistique : la communauté mirandaise, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 200911.

    Article de Michel Cahen publié chez Libération : Le retour du Brésil colonial

    L'appel des chercheurs sur le contre-sommet de la "délinquance", que vous pouvez retrouver ici

    Le témoignage de Petra Rara, voix militante des domestiques brésiliennes a retrouvé traduit sur autresbresils.net

    Musiques du podcasts : Eyuphuro, Ohawha. (Yellela) (2001). Tim Maia, Bom Senso (1975)

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