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Régionales et départementales, des "élections piratées" pour le sociologue Vincent Tiberj

Enjeux présidentiels de 2022, participation électorale, reconfigurations à gauche comme à droite. Vincent Tiberj, professeur à Sciences Po Bordeaux et spécialiste des comportements électoraux, nous livre son analyse.

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Régionales et départementales, des "élections piratées" pour le sociologue Vincent Tiberj

11/05/2021

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Propos recueillis par Kenza Soares El Sayed et diffusés une première fois le 30 mars, rediffusée le 11 mai 2021.

Alors que les régionales et départementales vont se tenir les 20 et 27 juin prochains, La Clé des Ondes se propose d’alimenter le débat et fera intervenir lors des prochaines semaines différentes composantes se réclamant de la gauche. Vincent Tiberj, professeur à Sciences Po Bordeaux décrypte pour nous les principaux enjeux de ces élections et les reconfigurations à gauche comme à droite.

La Clé des Ondes : Pour les électeurs, qu’est-ce qui différencie les régionales d’autres types de scrutin, notamment concernant l’abstention ?

Il y a plusieurs choses qui vont rendre ce scrutin à la fois intéressant et difficile à prévoir, la première étant l’état sanitaire du pays. On a bien vu l’impact conséquent que cela avait eu sur les municipales en termes de participation, avec une augmentation de l’abstention de près de quinze points [en comparaison aux municipales de 2014, ndlr] alors que c’est habituellement le second scrutin préféré des Français.

Deuxièmement, il y a une temporalité particulière : ces régionales se tiennent un an avant les présidentielles. Il faut d’ores et déjà comprendre que les dynamiques auxquelles on assiste aujourd’hui anticipent ce qui pourrait se passer en termes d’équilibre des forces en 2022. En troisième lieu, les régions -de manière générale- ne sont pas les territoires les mieux perçus par les électeurs français. Elles mobilisent moins que pourraient le faire des législatives ou que le font les municipales. Mais elles ont aussi un très grand avantage : elles permettent de visualiser l’équilibre des forces au niveau national.

Enfin, on pense aux régionales mais il ne faut pas oublier qu’il y a aussi les départementales. Et là, par contre, dans les territoires péri-urbains et ruraux, le conseil départemental est généralement plutôt bien connu. On peut se dire que cette année, le fait que les départementales et les régionales soient couplées pourrait avoir un effet mobilisateur notamment dans les territoires.

La région a pourtant un certain nombre de compétences : elle dispose de leviers économiques, sociaux, intervient sur des questions de logement ou d’éducation puisqu’elle chargée de la gestion des lycées. Le département est quant à lui responsable des collèges et de l’action sociale à destination de l’enfance, des personnes handicapées et âgées, ou de la distribution du RSA. Malgré tout, ces élections sont mal-aimées en comparaison à d’autres scrutins. Il faut ajouter à cela le contexte sanitaire particulier que vous mentionniez et les présidentielles en vue : quels grands thèmes vont marquer les débats ?

Il y a un vrai paradoxe : vous avez listé les champs de compétences des départements et de la région, qui sont assez importants, mais vous pouvez voir d’ores et déjà que ce n’est pas forcément sur ces compétences que les candidats vont se positionner. Par exemple, la politique des transports est essentielle pour les régions, mais est-ce que cela ressort dans les débats ? La question des inégalités sociales, que gère les départements, est-elle abordée ?

Je pense qu’au contraire on crée des arènes politiques liées à des enjeux nationaux, sans nécessairement que les candidats aux régions puissent se positionner sur des questions sur lesquelles ils vont vraiment pouvoir peser s’ils sont élus. On peut même se dire que ces élections sont piratées par les enjeux nationaux.

C’est moins le cas en Nouvelle-Aquitaine, mais par exemple lorsque vous avez des présidents de régions qui prévoient de se candidater à la présidentielle [à l’image de Xavier Bertrand dans les Hauts-de-France, ndlr] très rapidement le scrutin, et la manière dont les concurrents se positionnent est influencée par la posture nationale.

De la même façon, vous avez des partis plutôt nationaux que locaux, comme le Rassemblement national ou La France Insoumise, pour qui le but du jeu est de tester des arguments de campagne. Très clairement le RN aura tendance à parler d’immigration alors même que ce n’est pas la compétence de ces collectivités locales. C’est également pour ces partis l’occasion de mener une élection de sanction contre le gouvernement.

Il me semble que les enjeux prioritaires pour ces régionales auront à voir avec ce qui a été fait en termes de politique sanitaire, que l’on soit pour ou contre ce qu’a fait l’exécutif. Pour l’instant LREM est loin d’être en position de force dans les sondages, ce qui nous donne un état des forces ou de la popularité du gouvernement en place.

Il y aura évidemment des débats sur les questions sociales et économiques, avec le chômage qui progresse, et peut-être autour de la jeunesse, puisque les régionales et les départementales ont une compétence en ce qui concerne l’éducation [et la gestion des lycées et collèges], mais je ne suis pas sûr que ce soit une question qui mobilise les gens. Puis il y aura aussi la question de l’immigration, du multiculturalisme et surtout les questions d’environnement qui sont désormais de vrais enjeux qui se diffusent au-delà du cercle des électeurs écologistes.

En Nouvelle-Aquitaine un certain nombre de listes se dessinent déjà : à gauche, les électeurs auront à choisir entre une recandidature du socialiste sortant Alain Rousset, appuyé par les communistes. Il y aura également une liste EELV/Génération.s conduite par Nicolas ; une candidature de LFI avec le « Npa en luttes » de Philippe Poutou, et enfin, une liste conduite par Lutte Ouvrière. A qui ces différentes gauches s’adressent-elles ?

Il faut tout d’abord se dire que ce qui se passe en Nouvelle-Aquitaine n’est pas spécifique à la région. Toutes ces listes nous racontent quelque chose sur la difficulté des gauches à s’unir. Dans le cas de la Nouvelle-Aquitaine, où pour l’instant les sondages nationaux ont tendance à prédire une réélection de la gauche, celle-ci part dispersée.

En partie à cause des effets de recompositions nationaux : les Verts sont en position de devenir le premier parti de gauche national. Ce ne sera peut-être pas le cas ici dans la région où Alain Rousset est une figure connue et reconnue de ses concitoyens, qui a un bilan et une situation personnelle qui lui permettent de se représenter plus favorablement que les têtes socialistes d’autres régions. Les écologistes risquent de faire un bon score mais probablement inférieur à celui des socialistes et c’est la pire configuration possible : alors que ces deux partis devraient s’entendre pour faire liste commune, pour l’instant ce n’est pas le cas.

Se joue la question du leadership à gauche : est-ce que la France insoumise est en capacité désormais de s’imposer ? On est en l’occurrence dans une course entre trois partis. Le danger pour la gauche va être de faire globalement un bon score mais tellement abîmé qu’il sera dur de faire union. Pourtant, au niveau programmatique il y a des convergences fortes.

Plus spécifiquement sur les Verts : ils ont eu le vent en poupe aux européennes puis aux municipales en conquérant, au niveau régional, les villes de Bordeaux et Poitiers. On dit souvent que le vote EELV est un vote « bobo » et urbain. Pensez-vous qu’ils soient capables de conquérir le vote de gauche des campagnes ?

Il y a eu plusieurs enquêtes menées sur le sujet, je pense notamment au travail de Florent Gougou et de Simon Persico à Sciences Po Grenoble. A partir du vote des européennes, ils ont démontré qu’il n’y avait pas tant de différences chez les électeurs écologistes en fonction de la taille des communes.

On associe souvent le vote écolo au vote, pas seulement des villes, mais des grandes villes. C’est plus compliqué que ça. De toute façon, ce qu’on remarque depuis les années 2000 c’est que sociologiquement, les électeurs de gauche n’ont pas disparu. Ils sont peut-être moins nombreux mais ils sont toujours là, mais leur vote se transpose d’une organisation de gauche à une autre en fonction des scrutins.

Par exemple, Mélenchon a fait de très bons scores en 2012 et 2017, en ratissant au-delà de son cercle proche. Mais dès lors qu’on arrivait à d’autres élections : les municipales, les régionales, LFI retombait à des scores plus classiques autour des 5-6%. Et passer de 19 à 6%, cela nous raconte quand même des choses. Dans le même temps, les écolos remontaient. Aujourd’hui, le vote écologiste est ancré à gauche, et peut se reporter sur d’autres organisations, en fonction des candidatures, enjeux etc.

Évidemment il y a des attentes sur les écolos à la suite des municipales. Il faut aller au-delà du droit à l’essai : est-ce que les Verts sont en capacité de s’implanter et d’être visibles au-delà du vote citadin ? C’est un vrai enjeu : celui de faire se marier des thématiques écologistes comme celle du réchauffement climatique avec des modes de vie qui ne sont pas toujours considérés compatibles (le péri-urbain, les voitures etc.)

Le fait est qu’aux municipales, le parti présidentiel qui lui, oui, est un parti citadin a fait de très mauvais scores : il y a eu un vote sanction, ce qui arrive souvent aux municipales, mais sans que cela ne se reporte forcément sur un parti en particulier. Les votes sont allés vers différentes organisations, en fonction des sortants à droite et à gauche. Les hypothèses que l’on peut faire pour les régionales et départementales c’est de voir le même genre de phénomène se reproduire en faveur ou contre les pouvoirs locaux.

La droite vit le même phénomène d’éclatement des listes : on assiste à une candidature LREM/Modem pressentie autour de Geneviève Darrieussecq ; une liste LR autour de Florian et une liste RN conduite par Edwige Diaz. La droite est elle aussi irréconciliable ?

C’est assez drôle cette manière de dire les choses. Il y a des liens forts entre le Modem et les Républicains au niveau territorial. On a effectivement une droite girondine particulière, plus centriste, qui n’a pas grand-chose à voir avec celle d’Eric Ciotti voire de Xavier-Bertrand. Cela tient à l’héritage autour d’Alain Juppé. Ce n’est pas une droite dure qui pourrait avoir des atomes crochus avec le RN. On peut surement s’attendre à une alliance Modem/Lrem/LR.

Enfin, on sent qu’il y a des tentatives entre LR et le RN de réfléchir à des possibles ententes. Sur certains territoires cela peut marcher comme en PACA ou en Occitanie où la tête de liste pressentie pour le rassemblement national, à savoir Jean-Paul Garraud, est un ancien LR. Mais ce n’est pas le cas de la droite girondine : il y a encore un cordon sanitaire autour du RN qui l’isole du reste de la droite, et il ne peut l’emporter seul.

Le RN est justement crédité de 20 à 25% des sondages au niveau néo-aquitain. Comment cela s’explique-t-il ? Il faut distinguer le national du régional. Ici en Nouvelle-Aquitaine le RN est relativement faible. Ils ont une audience particulière dans le Médoc, dans le Sud de la Charente-Maritime, dans une partie de la Dordogne et du Lot-et-Garonne. Dans ces zones-là, il y a des endroits propices au FN, en termes de pauvreté, de rapport à la chasse. C’est d’ailleurs assez fascinant de voir que chez nous le RN prospère dans les terres de Chasse, Pêche, Nature et Tradition, il y a un lien entre ces deux univers. Ce sont également des terres agricoles avec une forte polarisation sociale : un environnement assez particulier.

L’autre carburant du RN dans la région c’est le vote péri-urbain au regard de la métropole bordelaise. Contrairement à ce que l’on entend souvent, ce ne sont pas forcément des zones pauvres. Le vote péri-urbain est un vote de petit/moyen, qui a assez de ressources pour avoir un mode de vie avec une voiture et un jardin, qu’il n’aurait pas les moyens de se payer en ville. C’est une peur du déclassement. Mais ce n’est pas un vote de pauvre. Les vrais pauvres d’abord ne votent pas. Les électeurs pauvres dans la région se retrouvent à Lormont ou à Gradignan, là où il y a les plus forts taux d’abstention. La gauche a une responsabilité dans cette percée ?

Il faut avoir en tête que les électeurs du RN ne sont pas des anciens électeurs du PC : avec le renouvèlement générationnel, les gens qui votaient communiste ne sont quasiment plus là. Ce sont de nouvelles cohortes qui votent pour le RN. On y retrouve parfois des ouvriers, des indépendants, des petits employés, mais ce n’est pas simplement une histoire d’abandon de la gauche. Une partie de ces électeurs ont développé une aversion envers le multiculturalisme, l’immigration, les évolutions sociétales.

Évidemment du côté de la gauche, il y a la cassure des années Hollande qui ne passe toujours pas. Le problème de la gauche c’est qu’elle a du mal à avoir un discours social crédible. Hollande a sanctionné l’idée que lorsque la gauche est au pouvoir elle ne mène pas une politique de gauche. Alors que les demandes sociales croient, cela ne se reporte pas sur des votes à gauche.

En parlant de crédibilité : l’écologie devrait être un thème-phare de ces élections. La Nouvelle-Aquitaine est une région particulièrement agricole et viticole. Comment allier l’écologique et la question sociale, en dialoguant avec les secteurs agricoles soumis au point de la concurrence internationale ?

C’est possible de le faire mais cela va prendre du temps. Si on veut avoir des politiques écologistes crédibles il faudra être capable de traiter la question des inégalités. Une partie de la révolte des Gilets jaunes tenait en partie à l’impression qu’on leur demandait de prendre en charge le coût de la transition écologique sans les aider à le faire. L’écologie doit avoir une assise sociale sinon elle va contribuer à créer des antagonismes. De la même façon il faut avoir en tête que cela a un coût mais également des opportunités qu’il faut savoir saisir. Par exemple pour ce qui est de la viticulture on est à un carrefour, qui nécessite de savoir si on continue dans le quantitatif ou dans le qualitatif. On sait que les vins bio peuvent être vendus plus chers. Il faut savoir concilier efficacité économique, sociale et écologique. Mais c’est un sacré chantier, dont je n’ai bien sûr pas toutes les réponses !

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