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Révolution égyptienne (5) : la chute du tyran

Le 11 février 2011, le vice-président Omar Souleyman annonce, dans un discours solennel, la démission d'Hosni Moubarak de son poste de président.

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Chroniques d'une révolution égyptienne

Révolution égyptienne (5) : la chute du tyran

22/01/2021

Photo de l'article: Révolution égyptienne (5) : la chute du tyran

Le discours prononcé par le vice-président Souleyman le 11 février 2011, est toujours un moment culte pour de nombreux égyptiens qui l’ont écouté des centaines de fois (video ici). C’est celui par lequel il annonce l’abdication de Moubarak et la prise de pouvoir du Conseil suprême des forces armées.

Avant de décrire l’incroyable fête qui a suivie cette annonce dans toute l’Egypte et au-delà, il faut revenir sur ces dix premiers jours de février, sur les espoirs, les déceptions, les violences, les souffrances et les joies.

1er février

Le 1er février, c’était la manifestation du million, comme l’avait annoncé les organisateurs. L’objectif a surement été atteint, mais nul n’était en mesure de compter les manifestants qui se serraient déjà sur l’immense place dès 9h du matin. La journée s’est terminée par un discours très tardif de Moubarak à la télévision annonçant qu’il renonçait à se présenter aux prochaines élections, qu’il envisageait de réviser les amendements 76 et 77 de la constitution … mais qu’il restait « je suis né ici et je mourrai sur cette terre ». Ce qui n’a pas manqué d’enrager un peu plus les insurgés.

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Le 1er février, sur leur front "Non à l'injustice"

2 février

Le 2 février, une contre-manifestation des taxis blancs contre les insurgés, puis une centaine de manifestants pro-Mubarak. Enfin en soirée la garde spéciale a pris position sur l’île toute proche de Zamalek puis des cortèges pro-Mubarak convergent vers la place. Coups de feu, cris, sirènes, hélicoptères …. Les combats continuent toute la nuit, avec une violence jamais atteinte. On comprend que la contre-révolution s’organise. Video depuis mon balcon en soirée.

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Sieste du matin sur banderole

3 février

Le 3 février, la place s’est réveillée groggy. Elle est cernée de barricades qui ont été érigées dans la nuit pour se protéger des attaques de contre-révolutionnaires. Ceux-ci étaient armés de cocktails Molotov, de gourdins et d’armes blanches et 500 insurgés ont été blessés, 5 sont morts. On apprendra plus tard que les hommes de main, quand ils n’étaient pas des flics en civil, étaient des mercenaires achetés 80 LE. La chaîne al-Jazeera a montré toutes les cartes militaires trouvées dans les poches de ceux que les jeunes ont réussi à arrêter cette nuit. Dans le même temps la télévision égyptienne abreuve le pays d’informations mensongères, souffle sur les braises de la colère des plus pauvres qui ont encore plus faim qu’avant et mène une campagne xénophobe en tentant de convaincre les égyptiens que tous les troubles ont été prémédités par une (ou des) puissances étrangères. Les forces armées envoient des messages politiques par sms : « ya chabab masr » (Jeunes d’Egypte) : « rentrez chez vous et écoutez la voix de la raison… ». Les non-égyptiens et tout ce qui peut ressembler à un journaliste est en danger dans la rue.

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Infirmerie à ciel ouvert au matin du 3 février

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Rue Bassiouny au matin du 3 février

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Accès à la place Tahrir barricadé le 3 au matin

4 février

Le 4 février baptisé journée du départ est encore un énorme rassemblement. Les azharis – les cheikhs de l’université islamique d’al-Azhar – sont venus mener la prière du vendredi sur la place. Les pro-Mubarak eux, sont toujours sur le pont du 6 octobre, et jettent des pierres sur les insurgés. Pour faire les trois cent mètres entre la place et chez moi, il y a une dizaine de barrages à passer maintenant, contrôlés par les insurgés. Je suis accompagnée très gentiment, de barrage en barrage, par des gardes du corps qui ne m’amènent au barrage suivant qu’après avoir vérifié qui est sur le trajet. Mais la campagne médiatique xénophobe commence à faire de l’effet. La plupart des étrangers ont quitté le Caire depuis longtemps. Ceux qui restent en sont d’autant plus visibles. Plusieurs amis viennent de recevoir la visite de la police militaire. Les ordinateurs sont fouillés. Il devient évident que le pouvoir joue la carte d’une répression féroce.

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Sitting le 4 février

6 février

Le 6 février La police militaire est passée dans ma rue et d’autres du centre ville pour enquêter sur le statut des étrangers, rassembler les informations de quelques indicateurs, saisir des cartes-mémoire d’appareils photo, des clés usb et des disques durs. Ils ont voulu fouiller mon appartement et ont demandé à ma propriétaire de prouver que je ne suis ni journaliste ni activiste, que je ne vais pas aux manifestations et que je ne m’occupe pas de politique. Malheureusement, je n’ai pu les rassurer directement puisque, sentant le coup venir, j’étais partie dès l’aube chez mes amis dominicains me mettre à l’abri quelques temps.

Les Français qui restaient au Caire savaient qu’ils ne pouvaient en aucun cas compter sur l’ambassade pour les protéger, même en cas d’arrestation. L’ambassadeur venait de déclarer à une journaliste de FR3  : « Nous avons eu effectivement à déplorer un certain nombre de cas de nos compatriotes qui se sont trouvés menacés, mais à chaque fois, nous avons pu vérifier qu’ils avaient pris une part active dans ces événements ». En clair : rien à faire du sort de ceux qui soutiennent les insurgés et participent au mouvement. On devine donc que les arrestations qui ont eu lieu se sont faites avec au moins la neutralité de l’ambassade, peut-être plus puisqu’on a su que la police militaire disposait d’une liste avec adresses.

11 février

Place Tahrir : une banderole a fleuri dès le début de soirée, telle un bandeau d’écran d’une chaîne d’information :

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breaking news : le peuple a fait tomber le régime !

Mais le slogan de la soirée, celui qui sort de toutes les poitrines, qui rallume des yeux pourtant épuisés par ces 20 jours d’insurrection : « liberté, nous sommes libres, nous sommes dignes ». Ce que des jeunes, rencontrés rue Talaat Harb, ont griffoné à la hâte sur un morceau de drap :

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« Je suis un citoyen égyptien libre ! »

L’explosion de joie dans les rues du Caire vers 18h, ce vendredi 11 février est à la mesure des angoisses et des colères qui ont suivi le discours du président la veille : « Je reste » avait-il dit, risquant ainsi de plonger son pays dans un chaos indescriptible. Le nombre de manifestants présents sur la place jeudi pour accueillir ce message, et celui annoncé pour ce vendredi dépassait tous les records. Mais le pacifisme de ce mouvement et sa détermination ont surmonté cette dernière provocation du raïs. Ce sont des millions de personnes qui sont descendues dans les rues du Caire bien avant l’heure de la prière du vendredi. Des milliers d’autres se sont rassemblés devant le palais présidentiel sans que l’armée n’intervienne.

Vers 19h, tout le centre ville est bondé. La barricade qui protégeait la place encore en début d’après midi s’est transformée ce soir en une batterie géante. On tape sur les tôles en scandant « Masr! ».

Je croise un jeune couple qui me prend à témoin en me montrant leur petite fille : « Elle, elle va vivre dans la liberté ! ». La joie, parfois mêlée de larmes, se lit sur tous les visages.

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Il est clair que le nombre de ceux qui sont venus ce soir, fêter cette victoire, dépasse largement celui des manifestants, même celui des derniers jours. C’est tout un peuple qui exige maintenant de construire une autre vie.

Je rencontre sur Hoda Shaarawi un homme qui porte encore sur le crâne les traces des combats contre les milices de Mubarak. Il n’a pas quitté la place depuis 18 jours, mais n’irait pour rien au monde se coucher maintenant. Je rencontre un autre jeune homme, qui a sous les yeux de curieux cernes très noirs et l’iris injecté de sang. Il m’explique : « J’ai été arrêté la semaine dernière, ils m’ont torturé à l’électricité ».

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Dans la soirée, un autre jeune homme nous montrera sur son portable une video de son amie qui a subi le même traitement : des électrodes sont placées sur chaque tempe, tout près des yeux. La jeune fille a les mêmes cernes et les mêmes yeux injectés de sang. Il faut préciser que les arrestations n’ont jamais cessé depuis le 25 janvier, y compris après les discours de Souleyman promettant la libération de tous les prisonniers politiques.

Beaucoup de ces arrestations ont été faites par la police militaire, généralement le soir en prétextant la violation du couvre-feu.

Il me faudra une heure pour parvenir de l’autre côté de la place, vers le pont aux lions, là où plusieurs « scènes » ont été installées et où des jeunes improvisent des chansons qui tricotent tous les slogans que cette place a pu entendre depuis trois semaines. Des immenses drapeaux sont soulevés par la foule et la densité est telle qu’on se demande comment il n’y a pas plus de bousculades ou de malaises. Je vois plusieurs fois des barbus s’approcher de groupes qui sont en train de chanter pour leur lancer « Allah Akbar » que les jeunes reprennent plus ou moins vigoureusement, pour finir par repartir en chansons joyeuses.

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Soirée de liesse

Vers minuit sur la place, une « chenille » de jeunes sautillant de groupes en groupes entonne « On nettoie la place et on s’en va ! ». Et de fait, de nombreuses personnes attrapent des cartons, des poches plastiques et entreprennent un immense ménage, poursuivant l’élan collectif qui n’a cessé d’animer ce mouvement depuis le début.

Alors, happy end ? Non bien sûr, rien n’est encore gagné et si tout le monde savoure le bonheur de cette première étape, les plus politisés des insurgés savent bien que tout commence. Mais à tous les cassandres qui lui avaient prédit une impasse, à tous les « experts en révolution » qui leur disaient qu’ils ne s’y prenaient pas de la bonne manière, le peuple égyptien vient de donner une belle leçon.

A propos de leçon, ouvrez vos cahiers. Avec ce poème de mon ami Mohamed Zanaty, écrit pour la circonstance.

Combien vaut le souffle de la liberté ?

titre arabe : Nafs el-horeya bikem ?

La leçon commence, ouvrez les cahiers.

En partant de la droite, écrivons ensemble la date : mardi 25 janvier 2011

Écrivez le titre au milieu de la ligne, d’une écriture pouvant contenir l’Univers : Révolution

La leçon commence, ouvrez les cahiers

Quelques jeunes, tendres comme de verts rameaux, aspiraient à la lumière

Ils l’appelèrent de toutes leurs voix et le silence en fut ébranlé

Sous leurs pas, s’est soulevée la poussière de la nation

Ce pays qui leur avait tant manqué embrassait leurs pieds et leur donnait l’accolade,

Alors, pendant qu’augmentait le martèlement des pas, le sol de la patrie s’est écrié

« Où étiez-vous pendant toutes ces années, enfants prodiges ? »

La réponse vint des rues d’Imbaba, des cachots des prisons,

De l’Horloge de l’Université, des ruelles des quartiers de Sayyeda,

De Dar el-Salam et de la Citadelle, et de chaque parcelle de notre terre : Nous sommes là désormais, nous voici aujourd’hui.

Ô patrie, ouvre-nous tes bras et laisse nous enseigner au monde

Ce qu’est une parole d’homme, ce qu’est une révolution.

La leçon commence, ouvrez les cahiers.

Un point de sang et à la ligne, la question est posée : combien coûte le souffle de la liberté ?

La réponse vous viendra du pont Qasr el Nil.

Et le sang coula du cœur d’une branche humide de rosée,

Qui avait offert son sein aux balles brûlantes des fusils

Et qui d’une voix vibrante scandait sans mensonge ni falsification

‘’ Pacifique, pacifique, pacifique, pacifique’’.

Les balles jaillirent des fusils, elles visaient les cœurs

Jeunes gens, le brave est tombé et, sur l’asphalte, on a versé le musc

Notre ciel l’accueillit cette nuit-là en jeune marié, le souffle de la liberté se paye au prix du sang

Le souffle de la liberté se paye d’un jeune marié. « Maman, lance un youyou et allume les lanternes ! »

La leçon commence, ouvrez les cahiers.

Des jours ont passé et nous habitons au cœur de la place. Nous n’en partirons pas.

Nous le clamons autant de fois qu’il y a d’étoiles dans le ciel,

Autant de fois qu’il y a de grains de sable sur cette terre, et de rochers,

De campagnes et de déserts, de rues et de ruelles, de maisons, de toits et d’habitants

Autant de fois qu’il y a de mouchoirs d’adieu,

Ces mouchoirs avec lesquels nous saluons nos êtres chers

Lorsqu’ils partent à l’hôpital, en prison ou sur une embarcation,

Autant que les gémissements qui accompagnent la délivrance de nos enfants à naître.

Nous n’en partirons pas. « C’est lui qui partira, pas nous, c’est lui qui ne comprend pas ! »

Amenez les chars et les mercenaires, apportez les missiles et les canons,

Et dites ce que vous voulez : les gens ne vous croiront pas.

Car ce qu’ils comprennent, vous ne le comprenez pas,

Il y a si longtemps que nous n’avons pu garder la tête haute

Sentir que nous sommes des êtres humains, capables d’aimer,

Et voir dans nos yeux se refléter la flamme et le souffle oubliés.

Les gens nous montrent du doigt et disent : voyez, ce sont eux les Égyptiens.

La leçon commence, ouvrez les cahiers.

Depuis combien d’années attendons-nous que le soleil se lève ici ?

Ici ne signifie pas l’Orient, ici signifie la place Tahrir.

Je vois le soleil se lever de la place. Ouvrez-lui le chemin

Saluez-le et ne parlez pas davantage.

La leçon commence, ouvrez les cahiers.

Quelle est la différence entre le 25 janvier et un autre jour ?

C’est précisément la différence entre une personne qui serait morte

Et qui, revenant à la vie, se verrait devenir un autre être.

C’est la différence entre le goût de l’amertume et le goût de la vraie liberté

C’est l’image de la nuit chassée par l’aube et le chant des oiseaux

C’est celle d’une goutte de rosée sur la fenêtre d’une fillette rêvant du vent de printemps

C’est comme un homme mort de soif qui serait enfin désaltéré

Par le premier hourra échappé des lèvres d’une fille brune

Dont les cheveux volent de joie et dont les yeux laissent échapper

Une larme étrange disant adieu au premier martyr.

C’est la différence entre les vivants et les morts. Voyez-vous la différence ?

La leçon commence, ouvrez les cahiers

Traduction Sylvie Nony

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