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Révolution égyptienne (8) : Ils mentent !

Où il est question du traitement de la révolution égyptienne par les médias occidentaux, et de la reprise en main de l'information par les révolutionnaires eux-mêmes.

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Chroniques d'une révolution égyptienne

Révolution égyptienne (8) : Ils mentent !

27/01/2021

Photo de l'article: Révolution égyptienne (8) : Ils mentent !

Cherche expert en révolution

Aujourd’hui je voudrais dire deux mots des experts en révolution. C’est fou le nombre de commentateurs qui, aujourd’hui encore, vous expliquent pourquoi la révolution égyptienne ne pouvait que rater, que les conditions n’étaient pas là, comment il aurait fallu faire …

Je reste sceptique. Au nom de quelle expertise, des journalistes, des politologues qui, dans leur majorité sont semblables à la société française c’est à dire réactionnaires et de droite, peuvent-il parler de révolution, eux qui jamais n’ont cherché à en faire une ?

Pourtant, depuis l’Egypte, j’ai lu et entendu dès le printemps 2011 des commentaires annonçant la fin imminente des « printemps arabes » ce qui est une double forfaiture :

L’appellation de printemps arabe est une pure invention occidentale, y compris l’expression « révolution de jasmin » pour qualifier la première d’entre elles. Elle fait rire les tunisiens.

L’évolution des mouvements sociaux dans ces pays a été radicalement différente entre une Syrie où il s’est transformé en guerre totale organisée par le clan Assad, une Tunisie qui cherche encore à construire une société démocratique, et une Egypte totalement écrasée par un dictateur sanguinaire et une armée toute puissante qui possède quasiment toutes les ressources économiques du pays.

Bien sûr que les dictateurs, et les cohortes de profiteurs qui se sont engraissés avec eux, ne lâchent pas le magot comme ça. Bien sûr la contre-révolution s’organise dès le premier jour d’une révolution. Il est utile à cet égard, d’analyser qui les soutient. C’est la lecture des contradictions que porte cette situation qui peut être pertinente et elle nécessite de connaître la société examinée, si possible d’en maitriser la langue. C’était loin d’être le cas de la majorité des observateurs que j’ai vu passer au Caire.

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Nous continuerons (Les jeunes du 6 avril)

Une pratique qui pose problème est le micro-trottoir. Le prisme du chauffeur de taxi, dans tous les pays du monde, est redoutable et amplifie, la plupart du temps, les visions les plus réactionnaires.

L’autre prisme parfois moins déformant est celui du fixeur, à savoir une personne bilingue qui promène le journaliste dans les endroits qu’elle connaît et lui traduit les réactions des gens. Un peu plus professionnel que le chauffeur de taxi (parfois), le fixeur a cependant un regard partial et partiel sur sa propre société dont le journaliste va être en grande partie tributaire, surtout s’il n’en a qu’un.

C’est le risque que prenait régulièrement Claude Guibal, qui habitait au Caire alors qu’elle était correspondante radio-france et publiait aussi dans Libération. Dans un papier pour ce journal daté du 28 mai, elle rassemble un patchwork de « sentiments individuels » sur l’insécurité, sur la montée des salafistes (montée qu’elle a vu, elle, dès les premières manifestations, d’ailleurs parfois elle ne voyait que ça), sur la crise économique. Mais ce qui est lourd de sens, c’est qu’elle écrit ce papier le lendemain d’une énorme manifestation (dont j’ai parlé dans le précédent épisode) à laquelle les mouvements islamistes recommandaient de ne pas participer et qui a rassemblé, malgré les menaces d’attaques savamment distillées, des dizaines de milliers de personnes sur l’idée d’une deuxième révolution, associant les travailleurs et la société civile et formulant de nouvelles exigences.

Le quasi-silence sur les enjeux de ce deuxième « jour de la colère » a provoqué une toute autre lecture de la journée.

Une brève sur la manifestation titrée « Les cairottes crient leur rancoeur« , publiée le même jour dans le même journal, ne compense pas vraiment cela en parlant « d’ultime » journée (au lieu de deuxième) et de rancœur (à la place de colère). Les mots sont lourds de sens. De fait, le succès de cette journée est passé complètement sous silence dans la presse française.

En empêchant les responsables politiques européens d’avoir une véritable mesure des rapports de force, les prophéties de ces observateurs deviennent facilement auto-réalisatrices. Si la révolution est déjà fichue, pourquoi se battre pour la défendre et s’opposer à ceux qui seront nos partenaires de demain car ils vont inéluctablement reprendre le pouvoir ?

Rue Mohamed Mahmud - Novembre 2011

Le divorce entre les insurgés et l’armée, déjà amorcé avec la vague d’arrestations (et de tortures) de mars, révélé plus clairement avec les massacres de Maspero en octobre, est devenu évident fin novembre avec les événements de la rue Mohamed Mahmud.

Tout avait commencé par une démonstration de force des partis religieux, le vendredi 18 novembre Les Frères et les salafistes avaient appelé à une manifestation dès le matin, sur la place où ils ont fait la prière ensemble. Les effectifs étaient imposants et évalués à 200 000. En y regardant de plus près on constatait assez vite que les nombreux porteurs de pancarte du hezb el-nour (l’un des partis salafistes) n’étaient pas franchement spontanés : silencieux lorsque les leaders scandaient les slogans, l’air un peu perdu de gens qui ne savent pas trop pourquoi ils sont là. On peut penser que ces manifestants avaient été réquisitionnés pour venir faire nombre.

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Un militant "spontané" du parti salafiste

Ceci dit, certaines de ces pancartes mettaient en cause la charte supra-constitutionnelle que le gouvernement venait de sortir de son chapeau et il y avait de quoi ! Une charte qui assure une confidentialité et une immunité au budget de l’armée qui ne pourra pas être révisé par le parlement. Rien que ça !

A partir de midi les jeunes insurgés sont arrivés sur la place, mettant en cause de façon nettement plus directe le pouvoir militaire, et réclamant le départ de l’armée du pouvoir en avril 2012 au plus tard. Le badge « Non aux tribunaux militaires pour les civils » ou les affiches « Non au pouvoir militaire » ont fleuri un peu partout. Une mise au cause aussi claire et publique était jusque là impensable.

C’est le soir, lorsque les manifestants ont décidé de rester sur la place, que les choses se sont gâtées. Il y avait là des jeunes de la révolution, des militants des organisations de jeunes, des salafistes et aussi des membres des familles des blessés de la révolution qui réclamaient des indemnités. Dans la journée de samedi, les vapeurs lacrymogènes ont inondé la place, provoquant des mouvements de foule dans les rues alentour. Des rumeurs de snipers sur les toits, des images de la violente répression diffusées par des chaines indépendantes et sur le net, ont fait encore grossir les rangs des manifestants.

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Les combats rue Mohamed Mahmud

L’exaspération face à ces violences répétées ont provoqué un retournement de l’opinion publique dont les Frères ont été les premiers à faire les frais puisque leurs orateurs ont été chassés de la place dès le lundi soir, en raison de leur appel à cesser les manifestations. Sur la place, on ne voyait pas le moindre uniforme, et on ne voyait rien des combats dans les rues adjacentes. En revanche le nombre d’hopitaux de fortune ne cessait de croître, (j’en ai compté 5 le dimanche alors qu’au plus fort des événements de février ils n’étaient que deux) pour accueillir les blessés.

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Un combattant

Dans la station de métro souterraine on voyait des ados (voire des pré-ados) arriver par groupes, de différentes banlieues, qui se dirigeaient en criant pour se donner chaud au coeur vers la sortie Mohamed Mahmud. D’autres redescendaient épuisés, blessés, suffocants. Qui sont ces jeunes ? Beaucoup d’enfants des rues (il y en a au moins 50 000 au Caire selon les ONG), très souvent victimes de violences inouies de la part des policiers qui les harcèlent. Je les interroge sur leurs motivations ; les réponses sont variées : « j’y vais pour défendre la révolution » ou « j’y vais pour casser du flic ».

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Dans la station de métro sous la place

Alaa al-Asswani commentant ces événements dans un long et bel article paru dans le Masry al-Youm écrit : « Je vois un roi nu ». Pour lui, le CSFA, depuis la démission de Moubarak, n’a cessé de provoquer la division entre les égyptiens, de les opprimer. Les seuls qui sont restés fidèles à la révolution sont les jeunes qui l’ont initiée d’abord et défendue ensuite. Ces jeunes, tel celui du conte d’Andersen, « n’ont pas peur de dire au roi qu’il est nu » : ils ont décidé de ne plus avoir peur et ils ne veulent rien d’autre qu’un pays libre. Le peuple égyptien a perdu toute confiance en la justice du CSFA : celui-ci frappe, tue, emprisonne. Après chaque crime, il annonce la création d’une commission d’enquête dont personne n’a jamais lu les rapports.

De fait, l’opinion des égyptiens a basculé ces derniers jours, de façon massive. Le naïf slogan « Le peuple et l’armée, unis » des premiers mois a fait place mardi à un slogan « Le peuple veut la chute du mouchîr.

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Sur la place, le 23 novembre

Le mouchir c’est le maréchal Tantawi, chef du CSFA qui était auparavant, rappelons-le, le bras droit de Moubarak.

Kazaboun

Les insurgés du 25 janvier se sont peu à peu rendu compte de l’importance de diffuser eux-mêmes une information juste pour faire comprendre à tous les égyptiens les enjeux de la situation. Les médias nationaux étaient entièrement asservis par l’armée, comme on l’a vu dans l’affaire Maspero, qu’ils soient publics ou privés.

Kazaboun, cela veut dire « ils mentent ». « Ils » c’est bien sûr l’armée et les medias qui relayent sa propagande. Kazaboun c’est le nom de la campagne d’information que les jeunes du 25 janvier, ceux du 6 avril, les insurgés de la place ont décidé de faire dans tous les quartiers et même tous les gouvernorats d’Égypte. C’est aussi le nom d’une page Facebook, où ils annoncent leurs initiatives.

Le but : informer des crimes de l’armée, de la répression qui continue, pour dénoncer la corruption qui persiste et pour appeler à rejoindre leurs mouvements, notamment le 25 janvier prochain. Il s’agit d’exiger le départ de l’armée du pouvoir au plus tard en juin 2012. J’ai assisté à plusieurs de ces opérations dans des stations de métro. Une autre était organisée par l’un des groupes les chabad al-thawra (Jeunes de la révolution) sur la place Talaat Harb, pourtant ouverte à la circulation qui à cette heure-là (19h) allait bon train.

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Dispositif de projection au pied de la statue

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Sonorisation et écran

Voici leur dispositif :

un videoprojecteur et son support (ici trois cartons empilés)

un écran (en l’occurrence un drap, tendu et scotché sur le piédestal de la statue du premier banquier d’Egypte, Talaat Harb, qui n’avait jamais connu un tel affront)

un ordinateur portable

un mégaphone suffisamment haut placé : la main de T. Harb, était particulièrement adaptée pour faire office.

une prise électrique multiple

Moyens militants :

un.e au micro, lisant des textes, interpellant les gens, relayant les remarques et les questions. Il propose aussi régulièrement aux gens de repartir avec un DVD contenant l’ensemble des films et des documents qui, pour quelques guinées, assure la démultiplication de la diffusion dans les familles et les quartiers.

un.e au clavier de l’ordinateur qui fait défiler les films (essentiellement ceux des exactions de l’armée de ces derniers mois ), les diaporamas, les textes.

quelques autres pour surveiller une éventuelle arrivée des forces de l’ordre.

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Projectionniste de Kazaboun

Une question essentielle (où prendre le courant électrique ?) a été vite résolue. Le bas des lampadaires urbains a une petite trappe qui permet d’accéder à leur alimentation électrique. Il suffit de l’ouvrir, de faire une petite épissure … et d’avoir 20 m de câble pour traverser la place.

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Branchement électrique

Quand Macron et ses amis des Gafam auront fermé toutes les pages FB ou les comptes Twitter qui servent aujourd’hui à diffuser les informations militantes, ou quand les réseaux seront sous surveillance complète, il faudra penser à ce genre d’installation pour aller informer les gens.

Chanson

Izzay (Comment ça va), de Mohamed Mounir, un tube pendant toute la révolution. Video ici

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