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Ubérisation : "Derrière la révolution du digital, se cache une vraie contre-révolution arriérée et capitaliste"

Depuis le XIXe siècle, ce sont les rapports de force entre travailleurs et capitalistes qui ont modelé les formes du travail. Dans sa chronique éco, Matthieu Montalban nous en présente le dernier épisode en cours : l'ubérisation.

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Les Clés De l'Éco

Ubérisation : "Derrière la révolution du digital, se cache une vraie contre-révolution arriérée et capitaliste"

02/02/2021

Photo de l'article: Ubérisation : "Derrière la révolution du digital, se cache une vraie contre-révolution arriérée et capitaliste"

Tous les mardis à 6h40, 7h40, 8h40 et 12h40, des économistes bordelais vous font entendre leurs analyses à contre-courant des discours dominants dans la chronique Les Clés de l'éco. Cette semaine : Matthieu Montalban, maitre de conférence à l'université de Bordeaux, chercheur au Gretha, membre des économistes atterrés.

Ubérisation et automatisation du travail

Sur longue période, l’accumulation capitaliste s’accompagne de la recherche de gains de productivité et de baisse des coûts du travail, par la substitution du capital au travail, ce que l’on appelle l’automatisation. Ces transformations bouleversent en général l’organisation, les conditions de travail, de pouvoir, de rémunérations voire les frontières du travail. Elles amènent fort logiquement la réouverture des conflits entre le capital et le travail. L’enjeu est ici à la fois le profit et la discipline imposée au travail.

En effet, par la dépossession et la cristallisation des savoir-faire des travailleurs dans des machines, le capitaliste s’assure à la fois une plus grande productivité et aussi un contrôle plus effectif du travailleur par la dévalorisation du métier de ce dernier et sa mise en concurrence face aux machines.

Par exemple, lors de la première révolution industrielle, l’introduction des premiers métiers à tisser avait suscité la révolte des luddistes en Grande-Bretagne et des tondeurs de Vienne en France en 1819, suivis par les canuts lyonnais entre 1830 et 1848. A cette époque, les travailleurs du textile étaient pour une bonne part des travailleurs indépendants, qui vendaient leur production à un commerçant capitaliste qui la revendait. Mais avec les premiers métiers à tisser, les savoir-faire des tisserands étaient remis en cause.

Par ailleurs, leur indépendance apparaissait comme un problème pour le capitaliste qui ne pouvait complètement imposer les rythmes de travail ; c’est pour cela que les usines remplacèrent les fabriques et le travail à domicile. Mais en concentrant les travailleurs dans des usines d’une même entreprise, ceux-ci avec le temps se coalisèrent et purent conquérir des droits, par la reconnaissance institutionnelle de la subordination hiérarchique effective qu’ils subissaient, responsabilisant l’employeur en l’obligeant à garantir sa sécurité, son salaire etc., et à obtenir une protection sociale très progressivement. De là naîtra la distinction entre le contrat commercial et le contrat de travail, auquel est adossé des droits du travail.

La dialectique de la lutte des classes

Avec la révolution numérique, l’IA et l’émergence d’un capitalisme de plateformes, le travail est à nouveau bouleversé de multiples façons et la dialectique de la lutte des classes se remet en marche. L’automatisation tout d’abord s’accélère grâce aux progrès de l’IA, amenant la disparition de certaines tâches et emploi.

A côté de cette automatisation se déploie la plateformisation, qui prolonge les processus d’externalisation, de recours à du travail temporaire ou à des formes alternatives d’emploi au CDI. Elle permet la baisse des coûts de transaction et donc l’externalisation poussée du travail à une foule de travailleurs en les mettant en concurrence à une échelle importante dans la réalisation d’une prestation, payée à la tâche. En recourant à des micro-entrepreneurs, la plateforme Uber se soustrait à ses obligations d’employeur, à commencer par l’obligation de verser un salaire horaire, puisqu’elle considère que ses livreurs et transporteurs affiliés, ne sont pas ses employés mais des clients qu’elle met en relation.

Le pouvoir des algorithmes

La firme classique disparaît au profit d’une sorte de pseudo-autonomie contrôlée par un algorithme. Les plateformes de travail ont pu se développer grâce aux effets de réseaux dont nous avons parlé la dernière fois. Elles sont devenues les interlocuteurs quasi-obligés car massivement adoptés, leur offrant ainsi un pouvoir de facto de prescription du travail sans en avoir l’autorité légale, et la possibilité de mettre en concurrence les travailleurs pour leur imposer des baisses de prix des courses. L’algorithme permet de contrôler le trajet des coursiers, éventuellement de les débrancher s’ils ne respectent pas les conditions générale d’utilisation ou se rebellent. Nombre de coursiers et VTC contestent tant bien que mal les conditions de ces plateformes d’abord en tentant de créer une sociabilité professionnelle, tantôt en demandant une requalification de leur contrat en contrat de travail, en profitant de leur visibilité, voire en réinventant les formes de luttes et d’alternatives coopératives de la première révolution industrielle.

Le gouvernement français au service des plateformes

L’ubérisation et l’automatisation ont dans l’ensemble pour effet une polarisation des emplois et rémunérations, faisant disparaître peu à peu les couches intermédiaires. Mais la stratégie d’Uber et les autres n’est possible que grâce aux levées de fonds réalisées par ces firmes et par la soustraction au salariat, ces firmes n’étant toujours pas rentables et ne pourraient l’être si leur était imposé une requalification en contrat de travail de leurs livreurs et chauffeurs.

Alors que la Cour de Cassation dans un arrêt du 3 mars 2020 a confirmé la requalification en contrat de travail d’un chauffeur, c’est au fond en France le gouvernement qui cherche à empêcher une requalification générale et la disparition de ces activités, se mettant ainsi au service du capital. Ainsi, derrière l’apparente révolution du digital se cache une vraie contre-révolution archaïque et capitaliste, visant à imposer la remise en cause des avantages conquis du salariat.

Pour approfondir :

Les Clés de l'éco ? C'est une nouvelle chronique, tous les mardis à 6h40, 7h40, 8h40, 12h40 sur La Clé des Ondes. Des économistes bordelais s'y succéderont pour vous faire entendre leurs analyses à contre-courant des discours dominants. Une sorte d'antidote aux chroniques de Dominique Seux (sur France Inter) et autres journalistes-éco amoureux des vieilles recettes patronales !

Photo de Une : coursier Deliveroo (Wikimedia/Creativ Common)[https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Deliveroo_(25739651164).jpg]

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