<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?>
<rss xmlns:itunes="http://www.itunes.com/dtds/podcast-1.0.dtd" version="2.0">
  <channel>
    <itunes:image href="https://www.lacledesondes.fr/static/img/emissions/jilBS9XM.jpg"/>
    <itunes:category text="Society &amp; Culture"/>
    <title>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</title>
    <link>https://www.lacledesondes.fr/podcasts/archives-chronique-d-une-revolution-egyptienne</link>
    <description>ÉMISSION DIFFUSÉE POUR LES 10 ANS DE LA RÉVOLUTION EN 2021

Un homme tend ces quelques mots : &quot;Non à la misère, non au chômage, non à la torture&quot;

La photo est de Sylvie Nony qui nous propose ces dix chroniques d'une révolution égyptienne qui a déjà 10 ans.

En 2011 Sylvie Nony - chercheuse girondine - assiste au Caire à la révolution égyptienne qui débute &quot;officiellement&quot; le 25 janvier. Elle a commenté l’actualité de ce pays, avant, pendant et après sur deux blogs. Dix ans plus tard, elle nous donne une relecture de cette révolution et nous l'évoquer sans la fossiliser dans le marbre des célébrations.

Ces chroniques d'une révolution égyptienne sont à retrouver du lundi au vendredi à 9h juste après le journal et à 16h30 sur le 90.10 FM à Bordeaux (et en DAB+) mais aussi sur lacledesondes.fr.

Un rendez vous quotidien du lundi 18 au vendredi 29 janvier.</description>
    <language>fr</language>
    <copyright>2024 - La Clé des Ondes</copyright>
    <lastBuildDate>Tue Apr 14 2026 01:58:51 GMT+0200 (heure d’été d’Europe centrale)</lastBuildDate>
    <generator>La Clé des Ondes</generator>
    <image>
      <title>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</title>
      <url>https://www.lacledesondes.fr/static/img/emissions/jilBS9XM.jpg</url>
      <link>https://www.lacledesondes.fr/podcasts/archives-chronique-d-une-revolution-egyptienne</link>
    </image>
    <itunes:author>La Clé des Ondes</itunes:author>
    <itunes:explicit>no</itunes:explicit>
    <itunes:owner>
      <itunes:name>La Clé des Ondes</itunes:name>
      <itunes:email>radio@lacledesondes.fr</itunes:email>
    </itunes:owner>
    <itunes:subtitle>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:subtitle>
    <itunes:summary>ÉMISSION DIFFUSÉE POUR LES 10 ANS DE LA RÉVOLUTION EN 2021

Un homme tend ces quelques mots : &quot;Non à la misère, non au chômage, non à la torture&quot;

La photo est de Sylvie Nony qui nous propose ces dix chroniques d'une révolution égyptienne qui a déjà 10 ans.

En 2011 Sylvie Nony - chercheuse girondine - assiste au Caire à la révolution égyptienne qui débute &quot;officiellement&quot; le 25 janvier. Elle a commenté l’actualité de ce pays, avant, pendant et après sur deux blogs. Dix ans plus tard, elle nous donne une relecture de cette révolution et nous l'évoquer sans la fossiliser dans le marbre des célébrations.

Ces chroniques d'une révolution égyptienne sont à retrouver du lundi au vendredi à 9h juste après le journal et à 16h30 sur le 90.10 FM à Bordeaux (et en DAB+) mais aussi sur lacledesondes.fr.

Un rendez vous quotidien du lundi 18 au vendredi 29 janvier.</itunes:summary>
    <item>
      <title>Révolution égyptienne (10) : la fin de l'histoire ?</title>
      <link>https://www.lacledesondes.fr/emission/archives-chronique-d-une-revolution-egyptienne</link>
      <description>Dernier épisode parce, rentrée en France en juillet 2012,  je n’ai pas plus d’expertise pour lire les journaux en ligne que quiconque. La plupart de mes contacts, page Facebook, ou site de blogueurs ont été fermés depuis le coup d’État de Sissi. La plupart des activistes croupissent en prison. Certains sont morts ou mortes sous la torture. D’autres ont tout simplement disparu. 

Disparus

La disparition est une pratique des sbires de la « Sécurité » qui est apparu au grand jour lors de la celle du chercheur italien Giulio Regeni.  Giulio préparait une thèse d’économie à l’université de Cambridge sur le mouvement ouvrier en Egypte, et plus précisément sur les syndicats indépendants. Il a disparu le 25 janvier 2016, un jour où la police et l’armée étaient « sur les dents » et redoutaient des célébrations du cinquième anniversaire . Bien sûr les autorités ont nié avoir la moindre information sur son lieu de détention. Le 3 février, la dépouille de l’étudiant italien a été retrouvée dans le fossé d’une banlieue du Caire. Son corps à moitié nu comportait des traces de sévices notamment « des brûlures de cigarettes autour des yeux et sous la plante des pieds ».

Le Premier ministre Matteo Renzi a appelé le président Sissi pour exiger que « les responsables de cet horrible crime soient livrés à la justice » provoquant un gel des relations diplomatiques entre les deux pays … pendant un an et demi. L’engagement de nos dirigeants pour les droits humains se dissout assez vite dans d’autres considérations, comme chacun sait. 

nom de la photo

Photographie ©Aljazeera montrant la détermination du président Macron à lutter pour les droits de l'homme (décembre 2020)

Le lundi 7 décembre 2020, Macron a reçu avec tapis rouge celui que la presse appelle « son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi » (ce qui n’est pas flatteur pour Macron). Un gala a même été donné en son honneur à l’Elysée et Sissi a été reçu en grande pompe par Anne Hidalgo (honte définitive à elle) à la mairie de Paris. Sissi a même été décoré de la grand-croix de la légion d’honneur par Macron. Seule la télévision égyptienne a été autorisée à filmer tout ça et c’est le site de la présidence égyptienne qu’on peut en voir les images. (je mets le lien)

On imagine, pour tous les Egyptiens épris de liberté, qui ont, comme je l’ai mentionné plusieurs fois, la révolution française comme modèle et la conviction que notre pays est encore celui des droits de l’homme, le découragement et la colère que produisent ces images.

nom de la photo

Photographie ©Aljazeera du président Macron exigeant avec fermeté la libération de tous les prisonniers politiques en Egypte (décembre 2020)

Rapport Amnesty International 

Aujourd’hui, dans les prisons d’Egypte la population a explosé depuis le coup d’État de 2013. Amnesty International évalue à 114 000 le nombre de prisonniers (plus du double de la capacité carcérale de 55 000) ce qui correspond à 1,1 m² par prisonnier.e en moyenne. Aucune mesure sanitaire n’a été prise depuis le début de l’épidémie du Covid si ce n’est de jeter sans soin dans des cellules d’isolement encore plus terribles, les personnes atteintes.


De nombreux détenus sont sans soin et en très mauvais état de santé. 

Zyad el Elaimy, ancien parlementaire et l’une des figures de proue des manifestations du 25 janvier 2011 (arrêté avec Hisham Fouad et Hossam Moanis, alors qu’ils fondaient une coalition politique en vue des élections législatives de 2020).

Abdelmoniem Aboulfotoh, 69 ans, ancien candidat à l’élection présidentielle et fondateur d’un parti d’opposition

Des dizaines meurent en prison (37 en 2020) comme Shady Habash, cinéaste de 24 ans,  mort le 2 mai 2020.

Après plusieurs années de détention à l’isolement et de soins médicaux insuffisants, l’ancien président Mohamed Morsi est mort en juin 2019 pendant une audience au tribunal.

À la suite des manifestations de septembre 2019, la sûreté de l’État a ordonné le placement en détention de milliers de personnes dans le cadre d’enquêtes pour «  terrorisme ». De nombreux procès se sont tenus devant des tribunaux d’exception ; certains ont débouché sur des condamnations à mort.
La torture reste une pratique courante et les personnes LGBTI placées en détention sont soumises de force à des examens anaux .

nom de la photo

©Aljazeera &quot;Tu crois que tu pourrais libérer un ou deux opposants ?&quot; ; &quot;ça dépend combien tu me vends tes Rafales&quot;. (décembre 2020)

Concernant la liberté d’informer : en 2019, 20 journalistes ont été arrêtés en raison de leur opinion dont Shady Zalat, directeur du site d’information indépendant Mada Masr et 16 autres membres du personnel. Ce site est un des derniers medias indépendants en Egypte (page en anglais https://www.madamasr.com/en). 

Plus de 500 sites d’information sont bloqués en Egypte, et les autorités viennent d’ajouter les sites web de la BBC et Alhurra.

En 2020 32,5 % des Egyptiens vivent en dessous du seuil de pauvreté, soit 5 % de plus qu’en 2015.

nom de la photo

Photographie ©Le Point &quot;En Égypte, Hollande célèbre son ami Sissi&quot; (6/08/2015)

Les présidentielles de juin 2012


Le premier tour des présidentielles s’est déroulé sans les violences habituelles des hommes de main du précédent régime. Quelques cas de fraudes tout de même mais à la marge selon les observateurs internationaux.

Et d’ailleurs les résultats ont été serrés pour les trois premiers candidats : 
Ahmed Chafiq, l’ancien premier ministre, dopé par une campagne des médias officiels pour le « retour à l’ordre » et par le soutien scandaleux de l’Église copte. 
Le candidat des Frères musulmans, Mohammed Morsy, peu charismatique mais soutenu par toutes les organisations de la confrérie, 
Hamdine Sabahy, qui a malheureusement mis du temps à apparaître, tant les partis et organisations progressistes ont eu du mal à se positionner et se rassembler. Hamdine a cependant révélé l’existence d’une véritable troisième voie en Égypte rivée aux idéaux de justice sociale de la révolution.

Le vent a commencé à tourner peu après la proclamation des résultats. Le 28 mai, les recours des différents candidats dont Sabahy venaient d’être déboutés. En ce mois de juin 2012, on apprend que les six principaux responsables de forces intérieures et de la police, accusés des meurtres de la révolution, sont relaxés..

C’est une véritable injure à tous les jeunes qui sont morts sous leurs balles, ou sous leur torture, pour défendre la révolution. Les manifestations qui accueillent ces résultats continuent de crier  : « A bas le pouvoir militaire, à bas l’ancien régime ! ».

Lorsqu’il a été confirmé que le deuxième tour verrait l’affrontement entre Chafiq et Morsy, une partie des insurgés du printemps 2011 se sont sentis spoliés. Ils ont décidé de boycotter le deuxième tour. « Non au pouvoir militaire et à ses élections », annonce leur tract qui invite « à refuser le jeu burlesque de ce deuxième tour » fabriqué, selon eux, par l’armée. 
Si les arguments sont justes, il paraît peu vraissemblable que le peuple égyptien partage, dans sa majorité, une telle position. Pour la plupart d’entre eux, la simple tenue de ces élections est une victoire. Effectivement, 13 candidats ont pu se présenter aux suffrages, comme dans une démocratie. C’est une première historique ! Le Conseil suprême a fait des déclarations rassurantes sur son départ du pouvoir dès la fin juin.

Morsy a été élu de justesse et grâce aux voix de ceux qui rejetaient son adversaire, le général Chafik, candidat de l’ancien régime. 
Sa popularité n’a fait que reculer par la suite au fur et à mesure de l’exercice du pouvoir. Outre son incompétence et son incapacité à répondre aux besoins économiques et sociaux du pays, deux facteurs ont aggravé sa situation : une campagne de dénigrement qui est montée crescendo dans la plupart des grands medias égyptiens (sauf les télés appartenant aux Frères), et une série de pénuries de carburants dans les stations essence, de coupures d’électricité dont il est clair qu’elles ont été organisées par l’armée, (propriétaire des raffineries, des sociétés de distributions et centrales électriques).

Tamarrod

Au printemps 2013, s’est lancé le mouvement « tamarrod » (rebellion). Qui a lancé ce mouvement ? Des jeunes, inconnus jusque là. Ils ont diffusé une pétition, du Nord au Sud du pays, demandant le départ de Morsy. Celle-ci a rassemblé selon leurs dires quinze, voire vingt-deux, millions de signatures !
Le mouvement grandissant une immense manifestation a été organisée le 30 juin 2013 rassemblant, plusieurs millions d’Egyptiens (14 a dit l’armée, puis 32!) partout dans le pays. Ces derniers ont vécu ce moment comme une résurgence de l’élan révolutionnaire de janvier 2011 et le mot d’ordre qu’ils criaient était encore « pain, liberté, justice sociale ». 
Qui a fait le choix que leur revendication-phare ne soit plus celle d’élections législatives anticipées, ou d’une autre assemblée constituante  ? L’armée bien sûr, dont on sait maintenant qu’elle a intimement conseillé les jeunes du mouvement Tamarrod.
C’est elle qui soigneusement guidé la colère égyptienne vers cette seule revendication, totalement contradictoire avec le processus démocratique acquis de haute lutte et qui va, au bout du compte, redonner aux Frères de quoi lustrer leur couronne de martyrs alors qu’elle allait tomber aux oubliettes de l’histoire. Les massacres des partisans de Morsi devant la Garde républicaine, puis sur la place Rabaa ont fait des centaines de morts et de blessés, des milliers d’arrestations.
Le 27 juillet, le général Sissi a demandé une autorisation au peuple égyptien de le soutenir dans sa lutte « anti-terroriste » et l’a invité à descendre dans la rue pour ça.
Mais l’autorisation de quoi ? Sissi n’a-t-il pas demandé le permis de tuer ? 
Peu de militants égyptiens (et encore moins de commentateurs occidentaux) n’ont vu le coup venir. Fatma Ramadan, syndicaliste et responsable de la fédération des syndicats indépendants a publié le 26 juillet un communiqué qu’elle n’a pas réussi à faire adopter par les trois fédérations d’organisations syndicales, pas même celle qu’elle dirige. 

nom de la photo

Fatma Ramadan, membre du Comité exécutif de l'EFITU (syndicats indépendants)

Camarades, travailleurs et travailleuses d’Égypte, qui luttez pour vos droits et pour une Égypte meilleure.

Travailleurs qui rêvez de « pain, liberté, et justice sociale », vous qui rêvez d’un travail au moment où des voleurs nommés hommes d’affaires ferment les usines après avoir empoché des milliards. 

Travailleurs d’Égypte qui rêvez d’un juste salaire pendant que les gouvernements ne s’intéressent qu’au rendement des investissements, au détriment des travailleurs, de leurs droits, et même de leur vie. 

Travailleurs d’Égypte qui rêvez d’une vie meilleure pour vos enfants, de médicaments quand ils sont malades, et de quatre murs pour les mettre à l’abri.

Depuis bien avant le 25 janvier, vous réclamiez vos droits. Vos rassemblements et vos grèves ont continué après la chute de Moubarak pour les mêmes revendications sans réponse. 

L’armée a négocié, puis les Frères, sans que jamais ces négociations ne portent sur votre droit. Au contraire, ils ont oeuvré tous ensembles pour éteindre les étincelles que vous aviez allumées dans les jours sombres des ténèbres, les étincelles de lutte, mêmes si ces luttes étaient en ordre dispersé.

L’armée n’a-t-elle pas cherché à briser vos grèves et vos rassemblements pas la force à Suez, au Caire, au Fayoum, et dans toutes les régions d’Égypte ? 

N’a-t-elle pas tué un grand nombre parmi vous, ou traduit devant des tribunaux militaires sans autre motif que celui d’exercer vos droits en faisant la grève et des rassemblements pacifistes ? 

N’ont-ils pas tout fait pour criminaliser cet exercice de vos droits, en promulguant une législation ad hoc interdisant au peuple égyptien tout entier de manifester pacifiquement, de faire grève ou de se rassembler ?

Puis Morsy est arrivé avec les Frères et ils ont emboîté le pas de Moubarak dans la division et la poursuite de la répression des grèves par la force jusqu’à l’ordre d’utiliser les chiens policiers contre les travailleurs de Titan Cement à Alexandrie. C’est bien Morsy qui a fait cela, par l’intermédiaire de son ministre de l’intérieur et ses hommes. ...
Ne vous demandez-vous pas pourquoi [l’armée et la police] n’ont pas empêché ces crimes commis par les Frères contre des innocents du peuple égyptien avant que cela ne commence ? Ne vous demandez-vous pas à qui profite la poursuite des combats ? 

Aujourd’hui, on nous demande de sortir pour autoriser Sissi à faire de plus en plus de morts. … J’ai débattu avec des membres du comité exécutif pour qu’ils ne soutiennent pas un appel à nos membres (et au peuple égyptien) à descendre dans la rue ce vendredi pour alimenter l’idée que le peuple, l’armée et la police sont unis, comme il est dit dans l’appel. Je me suis trouvée en minorité, avec quatre membres, contre neuf voix pour la parution de cet appel. 

...Ne vous laissez pas berner en remplaçant une dictature religieuse par une dictature militaire.

Chanson

Ya el-Midan (La place), par le groupe Cairokee, qui a invité pour cet enregistrement la chanteuse vedette égyptienne Aida el-Ayoubi.Clip video. Cette chanson révolutionnaire a été un tube visionné 1/2 million de fois sur Youtube,et classé au top sur Facebook.</description>
      <author>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</author>
      <categories>Culture</categories>
      <categories>Société</categories>
      <enclosure url="https://lacledesondes.fr/audio/chroniques-d-une-revolution-egyptienne-2021-01-29C.mp3"/>
      <pubDate>Fri Jan 29 2021 01:00:00 GMT+0100 (heure normale d’Europe centrale)</pubDate>
      <guid>https://lacledesondes.fr/audio/chroniques-d-une-revolution-egyptienne-2021-01-29C.mp3</guid>
      <itunes:title>Révolution égyptienne (10) : la fin de l'histoire ?</itunes:title>
      <itunes:image href="https://www.lacledesondes.fr/static/img/emissions/jilBS9XM.jpg"/>
      <itunes:author>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:author>
      <itunes:explicit>no</itunes:explicit>
      <itunes:keywords>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:keywords>
      <itunes:subtitle>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:subtitle>
      <itunes:summary>Dernier épisode parce, rentrée en France en juillet 2012,  je n’ai pas plus d’expertise pour lire les journaux en ligne que quiconque. La plupart de mes contacts, page Facebook, ou site de blogueurs ont été fermés depuis le coup d’État de Sissi. La plupart des activistes croupissent en prison. Certains sont morts ou mortes sous la torture. D’autres ont tout simplement disparu. 

Disparus

La disparition est une pratique des sbires de la « Sécurité » qui est apparu au grand jour lors de la celle du chercheur italien Giulio Regeni.  Giulio préparait une thèse d’économie à l’université de Cambridge sur le mouvement ouvrier en Egypte, et plus précisément sur les syndicats indépendants. Il a disparu le 25 janvier 2016, un jour où la police et l’armée étaient « sur les dents » et redoutaient des célébrations du cinquième anniversaire . Bien sûr les autorités ont nié avoir la moindre information sur son lieu de détention. Le 3 février, la dépouille de l’étudiant italien a été retrouvée dans le fossé d’une banlieue du Caire. Son corps à moitié nu comportait des traces de sévices notamment « des brûlures de cigarettes autour des yeux et sous la plante des pieds ».

Le Premier ministre Matteo Renzi a appelé le président Sissi pour exiger que « les responsables de cet horrible crime soient livrés à la justice » provoquant un gel des relations diplomatiques entre les deux pays … pendant un an et demi. L’engagement de nos dirigeants pour les droits humains se dissout assez vite dans d’autres considérations, comme chacun sait. 

nom de la photo

Photographie ©Aljazeera montrant la détermination du président Macron à lutter pour les droits de l'homme (décembre 2020)

Le lundi 7 décembre 2020, Macron a reçu avec tapis rouge celui que la presse appelle « son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi » (ce qui n’est pas flatteur pour Macron). Un gala a même été donné en son honneur à l’Elysée et Sissi a été reçu en grande pompe par Anne Hidalgo (honte définitive à elle) à la mairie de Paris. Sissi a même été décoré de la grand-croix de la légion d’honneur par Macron. Seule la télévision égyptienne a été autorisée à filmer tout ça et c’est le site de la présidence égyptienne qu’on peut en voir les images. (je mets le lien)

On imagine, pour tous les Egyptiens épris de liberté, qui ont, comme je l’ai mentionné plusieurs fois, la révolution française comme modèle et la conviction que notre pays est encore celui des droits de l’homme, le découragement et la colère que produisent ces images.

nom de la photo

Photographie ©Aljazeera du président Macron exigeant avec fermeté la libération de tous les prisonniers politiques en Egypte (décembre 2020)

Rapport Amnesty International 

Aujourd’hui, dans les prisons d’Egypte la population a explosé depuis le coup d’État de 2013. Amnesty International évalue à 114 000 le nombre de prisonniers (plus du double de la capacité carcérale de 55 000) ce qui correspond à 1,1 m² par prisonnier.e en moyenne. Aucune mesure sanitaire n’a été prise depuis le début de l’épidémie du Covid si ce n’est de jeter sans soin dans des cellules d’isolement encore plus terribles, les personnes atteintes.


De nombreux détenus sont sans soin et en très mauvais état de santé. 

Zyad el Elaimy, ancien parlementaire et l’une des figures de proue des manifestations du 25 janvier 2011 (arrêté avec Hisham Fouad et Hossam Moanis, alors qu’ils fondaient une coalition politique en vue des élections législatives de 2020).

Abdelmoniem Aboulfotoh, 69 ans, ancien candidat à l’élection présidentielle et fondateur d’un parti d’opposition

Des dizaines meurent en prison (37 en 2020) comme Shady Habash, cinéaste de 24 ans,  mort le 2 mai 2020.

Après plusieurs années de détention à l’isolement et de soins médicaux insuffisants, l’ancien président Mohamed Morsi est mort en juin 2019 pendant une audience au tribunal.

À la suite des manifestations de septembre 2019, la sûreté de l’État a ordonné le placement en détention de milliers de personnes dans le cadre d’enquêtes pour «  terrorisme ». De nombreux procès se sont tenus devant des tribunaux d’exception ; certains ont débouché sur des condamnations à mort.
La torture reste une pratique courante et les personnes LGBTI placées en détention sont soumises de force à des examens anaux .

nom de la photo

©Aljazeera &quot;Tu crois que tu pourrais libérer un ou deux opposants ?&quot; ; &quot;ça dépend combien tu me vends tes Rafales&quot;. (décembre 2020)

Concernant la liberté d’informer : en 2019, 20 journalistes ont été arrêtés en raison de leur opinion dont Shady Zalat, directeur du site d’information indépendant Mada Masr et 16 autres membres du personnel. Ce site est un des derniers medias indépendants en Egypte (page en anglais https://www.madamasr.com/en). 

Plus de 500 sites d’information sont bloqués en Egypte, et les autorités viennent d’ajouter les sites web de la BBC et Alhurra.

En 2020 32,5 % des Egyptiens vivent en dessous du seuil de pauvreté, soit 5 % de plus qu’en 2015.

nom de la photo

Photographie ©Le Point &quot;En Égypte, Hollande célèbre son ami Sissi&quot; (6/08/2015)

Les présidentielles de juin 2012


Le premier tour des présidentielles s’est déroulé sans les violences habituelles des hommes de main du précédent régime. Quelques cas de fraudes tout de même mais à la marge selon les observateurs internationaux.

Et d’ailleurs les résultats ont été serrés pour les trois premiers candidats : 
Ahmed Chafiq, l’ancien premier ministre, dopé par une campagne des médias officiels pour le « retour à l’ordre » et par le soutien scandaleux de l’Église copte. 
Le candidat des Frères musulmans, Mohammed Morsy, peu charismatique mais soutenu par toutes les organisations de la confrérie, 
Hamdine Sabahy, qui a malheureusement mis du temps à apparaître, tant les partis et organisations progressistes ont eu du mal à se positionner et se rassembler. Hamdine a cependant révélé l’existence d’une véritable troisième voie en Égypte rivée aux idéaux de justice sociale de la révolution.

Le vent a commencé à tourner peu après la proclamation des résultats. Le 28 mai, les recours des différents candidats dont Sabahy venaient d’être déboutés. En ce mois de juin 2012, on apprend que les six principaux responsables de forces intérieures et de la police, accusés des meurtres de la révolution, sont relaxés..

C’est une véritable injure à tous les jeunes qui sont morts sous leurs balles, ou sous leur torture, pour défendre la révolution. Les manifestations qui accueillent ces résultats continuent de crier  : « A bas le pouvoir militaire, à bas l’ancien régime ! ».

Lorsqu’il a été confirmé que le deuxième tour verrait l’affrontement entre Chafiq et Morsy, une partie des insurgés du printemps 2011 se sont sentis spoliés. Ils ont décidé de boycotter le deuxième tour. « Non au pouvoir militaire et à ses élections », annonce leur tract qui invite « à refuser le jeu burlesque de ce deuxième tour » fabriqué, selon eux, par l’armée. 
Si les arguments sont justes, il paraît peu vraissemblable que le peuple égyptien partage, dans sa majorité, une telle position. Pour la plupart d’entre eux, la simple tenue de ces élections est une victoire. Effectivement, 13 candidats ont pu se présenter aux suffrages, comme dans une démocratie. C’est une première historique ! Le Conseil suprême a fait des déclarations rassurantes sur son départ du pouvoir dès la fin juin.

Morsy a été élu de justesse et grâce aux voix de ceux qui rejetaient son adversaire, le général Chafik, candidat de l’ancien régime. 
Sa popularité n’a fait que reculer par la suite au fur et à mesure de l’exercice du pouvoir. Outre son incompétence et son incapacité à répondre aux besoins économiques et sociaux du pays, deux facteurs ont aggravé sa situation : une campagne de dénigrement qui est montée crescendo dans la plupart des grands medias égyptiens (sauf les télés appartenant aux Frères), et une série de pénuries de carburants dans les stations essence, de coupures d’électricité dont il est clair qu’elles ont été organisées par l’armée, (propriétaire des raffineries, des sociétés de distributions et centrales électriques).

Tamarrod

Au printemps 2013, s’est lancé le mouvement « tamarrod » (rebellion). Qui a lancé ce mouvement ? Des jeunes, inconnus jusque là. Ils ont diffusé une pétition, du Nord au Sud du pays, demandant le départ de Morsy. Celle-ci a rassemblé selon leurs dires quinze, voire vingt-deux, millions de signatures !
Le mouvement grandissant une immense manifestation a été organisée le 30 juin 2013 rassemblant, plusieurs millions d’Egyptiens (14 a dit l’armée, puis 32!) partout dans le pays. Ces derniers ont vécu ce moment comme une résurgence de l’élan révolutionnaire de janvier 2011 et le mot d’ordre qu’ils criaient était encore « pain, liberté, justice sociale ». 
Qui a fait le choix que leur revendication-phare ne soit plus celle d’élections législatives anticipées, ou d’une autre assemblée constituante  ? L’armée bien sûr, dont on sait maintenant qu’elle a intimement conseillé les jeunes du mouvement Tamarrod.
C’est elle qui soigneusement guidé la colère égyptienne vers cette seule revendication, totalement contradictoire avec le processus démocratique acquis de haute lutte et qui va, au bout du compte, redonner aux Frères de quoi lustrer leur couronne de martyrs alors qu’elle allait tomber aux oubliettes de l’histoire. Les massacres des partisans de Morsi devant la Garde républicaine, puis sur la place Rabaa ont fait des centaines de morts et de blessés, des milliers d’arrestations.
Le 27 juillet, le général Sissi a demandé une autorisation au peuple égyptien de le soutenir dans sa lutte « anti-terroriste » et l’a invité à descendre dans la rue pour ça.
Mais l’autorisation de quoi ? Sissi n’a-t-il pas demandé le permis de tuer ? 
Peu de militants égyptiens (et encore moins de commentateurs occidentaux) n’ont vu le coup venir. Fatma Ramadan, syndicaliste et responsable de la fédération des syndicats indépendants a publié le 26 juillet un communiqué qu’elle n’a pas réussi à faire adopter par les trois fédérations d’organisations syndicales, pas même celle qu’elle dirige. 

nom de la photo

Fatma Ramadan, membre du Comité exécutif de l'EFITU (syndicats indépendants)

Camarades, travailleurs et travailleuses d’Égypte, qui luttez pour vos droits et pour une Égypte meilleure.

Travailleurs qui rêvez de « pain, liberté, et justice sociale », vous qui rêvez d’un travail au moment où des voleurs nommés hommes d’affaires ferment les usines après avoir empoché des milliards. 

Travailleurs d’Égypte qui rêvez d’un juste salaire pendant que les gouvernements ne s’intéressent qu’au rendement des investissements, au détriment des travailleurs, de leurs droits, et même de leur vie. 

Travailleurs d’Égypte qui rêvez d’une vie meilleure pour vos enfants, de médicaments quand ils sont malades, et de quatre murs pour les mettre à l’abri.

Depuis bien avant le 25 janvier, vous réclamiez vos droits. Vos rassemblements et vos grèves ont continué après la chute de Moubarak pour les mêmes revendications sans réponse. 

L’armée a négocié, puis les Frères, sans que jamais ces négociations ne portent sur votre droit. Au contraire, ils ont oeuvré tous ensembles pour éteindre les étincelles que vous aviez allumées dans les jours sombres des ténèbres, les étincelles de lutte, mêmes si ces luttes étaient en ordre dispersé.

L’armée n’a-t-elle pas cherché à briser vos grèves et vos rassemblements pas la force à Suez, au Caire, au Fayoum, et dans toutes les régions d’Égypte ? 

N’a-t-elle pas tué un grand nombre parmi vous, ou traduit devant des tribunaux militaires sans autre motif que celui d’exercer vos droits en faisant la grève et des rassemblements pacifistes ? 

N’ont-ils pas tout fait pour criminaliser cet exercice de vos droits, en promulguant une législation ad hoc interdisant au peuple égyptien tout entier de manifester pacifiquement, de faire grève ou de se rassembler ?

Puis Morsy est arrivé avec les Frères et ils ont emboîté le pas de Moubarak dans la division et la poursuite de la répression des grèves par la force jusqu’à l’ordre d’utiliser les chiens policiers contre les travailleurs de Titan Cement à Alexandrie. C’est bien Morsy qui a fait cela, par l’intermédiaire de son ministre de l’intérieur et ses hommes. ...
Ne vous demandez-vous pas pourquoi [l’armée et la police] n’ont pas empêché ces crimes commis par les Frères contre des innocents du peuple égyptien avant que cela ne commence ? Ne vous demandez-vous pas à qui profite la poursuite des combats ? 

Aujourd’hui, on nous demande de sortir pour autoriser Sissi à faire de plus en plus de morts. … J’ai débattu avec des membres du comité exécutif pour qu’ils ne soutiennent pas un appel à nos membres (et au peuple égyptien) à descendre dans la rue ce vendredi pour alimenter l’idée que le peuple, l’armée et la police sont unis, comme il est dit dans l’appel. Je me suis trouvée en minorité, avec quatre membres, contre neuf voix pour la parution de cet appel. 

...Ne vous laissez pas berner en remplaçant une dictature religieuse par une dictature militaire.

Chanson

Ya el-Midan (La place), par le groupe Cairokee, qui a invité pour cet enregistrement la chanteuse vedette égyptienne Aida el-Ayoubi.Clip video. Cette chanson révolutionnaire a été un tube visionné 1/2 million de fois sur Youtube,et classé au top sur Facebook.</itunes:summary>
      <itunes:duration>00:15:02</itunes:duration>
    </item>
    <item>
      <title>Révolution égyptienne (9) : un an après, ce jour que le pouvoir redoutait</title>
      <link>https://www.lacledesondes.fr/emission/archives-chronique-d-une-revolution-egyptienne</link>
      <description>Premier anniversaire

Ce  25 janvier 2012, jour anniversaire, était redouté par le pouvoir. Mais sur la place, ce matin là, la fête était bien sage.

Peu de femmes, peu de jeunes et encore moins de révolutionnaires, pas de discussions politiques : des prêches à grand renfort de sonos, et des discours lénifiants sur la situation actuelle, prononcés devant un grand calicot évoquant l’anniversaire de la révolution et ses réalisations…

Ce sont bien sûr les Frères qui tiennent ainsi la place. Et ils se méfient. A la sortie de la première session parlementaire deux jours plus tôt, leurs députés ont été conspués par les jeunes qui les accusent d’avoir « volé la révolution ». 

L’ambiance a ensuite radicalement changé en début d’après-midi. Les marches organisées dans les quartiers d’Imbaba, de Guiza, de Mohendissin…, ont commencé à converger vers 15h. Les jeunes  de Kazaboon, du 6 avril, et des autres mouvements issus de la révolution ont réussi leur pari de mobiliser largement la population.

C’est un raz de marée humain et de nombreux cortèges n’ont même pas réussi à rentrer sur la place. Celui parti de Shubra, quartier populaire du Nord du Caire est haut en couleur, plein de femmes et de jeunes, qui réclament avec énergie « pain, liberté, et justice sociale », et la fin de la dictature militaire, le fameux irhal (dégage) étant recyclé au bénéfice du général Tantawi.

Couché sur le dessus d’un camion qui se fraye son chemin comme il peut, un obélisque portant le nom des martyrs de la révolution, est apporté en vue de le planter sur la place. La foule est si dense qu’on ne peut plus bouger.

nom de la photo

Obélisque portant les noms des martyrs


Le souvenir des victimes est très présent. Elles sont estimées à près de 2000 pour les premiers mois de la révolution. Des femmes, des familles entières, sont venues en portant une simple photo. Ces familles sont très modestes car les jeunes qui ont péri sous les coups des nervis, des policiers, ou des militaires, sont très majoritairement issus des quartiers pauvres. A ces morts il faut ajouter les 12 000 arrestations, qui ont débouché sur plus de 8000 condamnations . Et les blessés, les plus spectaculaires étant ceux qui ont mené les combats rue Mohamed Mahmud en novembre, au cours desquels les policiers ont systématiquement tiré sur les manifestants en visant les yeux. Un peu comme les policiers français l’ont fait envers les Gilets jaunes, mais avec des balles réelles. 

Alors oui, c’est une journée de fête, mais de fête lucide et grave qui appelle à poursuivre ce qui a été commencé en janvier dernier, jusqu’à la chute du pouvoir militaire, jusqu’à un commencement de justice sociale, jusqu’à une vraie liberté. Et là, tout le monde en convient, on a à peine commencé !


Les murs prennent la parole

« A bas le pouvoir militaire ». C’est aussi ce que répète un pochoir, appliqué sur tous les murs. Le 29 janvier commencent les élections au sénat et tout le monde a hâte que le processus électoral aille à son terme. Mais s’il a fallu un an pour que la réalité de ce pouvoir militaire et ses liens organiques avec l’ancien régime sautent aux yeux d’une bonne partie des Egyptiens, combien de temps faudra-t-il pour que la mythologie qui entoure les Frères musulmans tombe à son tour ? 

nom de la photo

Un acquis certain de cette révolution, c’est la prise de parole, et l’explosion artistique que rien ne semble arrêter. Je mets sur le site une série de graffitis, pochoirs, croquis, fresques murales et même toiles peintes sur place pendant ces jours anniversaires. Ces œuvres ont été défendues pendant de long mois par les révolutionnaires, face à des pouvoirs publics qui n’avait qu’une envie : les effacer.

nom de la photo 

Les énormes moëllons de pierre déposés à l’entrée de l’assemblée nationale pour interdire au peuple d’y rentrer (tout un symbole) sont devenus les supports de magnifiques fresques, tout comme les murs de la rue Mohamed Mahmud où une fresque a longtemps célébré les 41 morts tombés sous les balles.

nom de la photo 

3 février Port Saïd 

A Port Saïd, le 1er février, un match de foot opposant l’équipe locale au célèbre club Ahly du Caire a dégénéré. Plus exactement les tribunes bondées ont été attaquées par des voyous que les policiers eux-mêmes ont fait entrer, selon de nombreux témoignages et videos. 

Plus de soixante-dix victimes sont dénombrées. Il semble que le pays entier n’attendait que ce déclic pour exploser. Dans la nuit déjà alors que le train des supporters du Caire arrivait en gare Ramses, ramenant les blessés, un impressionnant rassemblement s’était formé à 3h du matin. 
C’est que les victimes ne sont pas n’importe qui : ce sont les supporters des deux grands clubs du Caire, dont les fameux Ultras (altrass en égyptien), ceux qui ont apportés leur soutien musclé aux révolutionnaires aux pires heures de l’an dernier. Ils étaient encore  lorsque des affrontements ont eu lieu du côté de l’assemblée nationale. 

Le 3 février, au Caire, des dizaines de milliers de jeunes se sont répandus dans les rues, tout autour du Ministère de l’Intérieur, les combats aux gaz lacrymogènes ont démarré vers 19h. En quelques minutes, la température est montée d’un cran : des cris, des motos qui ramènent des blessés de la rue Falaky, d’autres motos qui partent au front en sens inverse, un hôpital de campagne s’organise… Un scénario qui ressemble aux heures noires de novembre, rue M. Mahmud. A 20h, l’hôpital de campagne sur la place (mosquée Makram) lançait son premier appel aux médecins volontaires, puis à 21h pour des médicaments (ventoline, gaze, bétadine…). On annonçait le lendemain plus de 600 blessés, et deux morts à Suez.


Une dizaine de barrages ont été installés en centre ville, hérissés de barbelés, pour protéger le Ministère de l’Intérieur. Derrière les barbelés des markazy (la sûreté centrale). Devant les barbelés, des milliers de jeunes, pacifistes, venus parfois au son d’un roulement de tambour mais dont les slogans étaient sans équivoque « La peine capitale pour le maréchal », »Tantawi, c’est Mubarak », « Le responsable (de Port Saïd) c’est le Conseil (suprême) », « A bas, à bas le pouvoir militaire », et « le ministère de l’Intérieur, ce sont des voyous ».

Sur la place, les drapeaux de l’équipe de Zamalek et ceux des Ahly, les deux équipes rivales mais aujourd’hui solidaires, sont mêlés et on chante la chanson des &quot;Altrass&quot;

De tous ces événements, il ne faudrait pas en conclure que l’on est revenu à zéro. Des prises de consciences énormes ont eu lieu depuis un an, notamment sur l’armée et le rôle des Frères. La nécessité de construire une vie politique et démocratique, donc de s’organiser politiquement se fait jour. Les élections approchent et de nouvelles solidarités entre d’anciens partis de gauche et les mouvements de jeunes voire les supporters de foot se tissent.

Solidarités syndicales

Les salariés d’Égypte sont engagés dans la révolution depuis bien avant son premier jour officiel. J’ai déjà parlé des ouvriers du textile qui, à Mahalla dans la Delta, qui avaient entamé une grève très dure deux jours avant la chute de Moubarak, et n’ont repris le travail qu’au 20 février. Ils avaient alors obtenu une hausse de 25% de leurs salaires. 

En décembre 2007 les employés du Ministère des Finances – section taxes foncières — avaient récusé le syndicat unique de la branche (affilié à l’officielle Federation syndicale égyptienne, ETUF). En grève, ils avaient occupé jour et nuit la rue devant leur ministère, pendant deux semaines. Galvanisés par l’entêtement de leur responsable, Kamal Abou-Eita, ces fonctionnaires avaient obtenu des augmentations de salaires significatives et la reconnaissance de fait (mais non légalisée) de leur organisation syndicale indépendante.

nom de la photo

Kamal Abou-Eita, dirigeant du syndicat des taxes foncières

J’ai retrouvé Abou-Eita et ses camarades (hommes et femmes) dès les premiers jours de la révolution. Ils étaient aussi présents sur la place Tahrir le 1er mai 2011, et arboraient pour la première fois publiquement, avec d’autres syndicats fraîchement crées, le logo de la fédération des syndicats indépendants égyptiens (EFITU). La première revendication de la fédération portait sur le salaire minimum à 1500 L.E.. La loi de finances adoptée au printemps 2011 a fixé ce Smig à 700 L.E. (moins de 100 €), et les décrets d’application pour les différentes branches tardent encore à paraître.

Se sont ainsi organisés les syndicats indépendants de conducteurs de bus (notamment dans la grande grève qu’ils ont mené en septembre), de postiers, des travailleurs du cuir, des techniciens des hôpitaux et des enseignants. 

Le ministre du travail du gouvernement très provisoire d’Essam Charaf, l’avocat Ahmed El-Boraï, avait rendu public le 27 mars 2011 un projet de loi autorisant la création de syndicats indépendants, afin de mettre l’Égypte aux normes de l’OIT. La loi n’a jamais été promulguée, mais cela n’a pas empêché El-Boraï d’autoriser de nombreuses créations.

Depuis, l’ancienne fédération ETUF, totalement corrompue et liée à l’ancien régime, a relevé la tête, en dépit des poursuites dont quelques uns de ses responsables ont fait l’objet (corruption, organisation de la « bataille des chameaux » sur la place en février 2011 …).


Solidarités internationales

J’avais rencontré début 2012  Mohamed, technicien chez Schlumberger depuis quatorze ans. Mohamed avait appris le 11 mai 2011 son licenciement. Une procédure qui, au regard de la loi égyptienne, doit passer par un juge ce qui n’avait pas été le cas.

Mohamed sait que la véritable raison de son licenciement c’est sa responsabilité de Secrétaire Général du syndicat indépendant de Schlumberger-Egypte, affilié à l’EFITU. Trois autres responsables du syndicat ont été licenciés de la même façon dans les deux mois qui ont suivi. Depuis, les quatre militants ont entamé une procédure judiciaire contre la Compagnie, un fait rarissime en Égypte et unique dans l’histoire de l’entreprise.

Mohamed et ses camarades attendaient le procès depuis des mois lorsque l’association Egypte-Solidarité (merci à François d’avoir assuré la liaison) a organisé à Paris avec le syndicat « Solidaire » et quelques autres un rassemblement le 19 février 2012, devant le siège de la compagnie. On ne dit jamais assez combien ce genre d’initiative et de solidarité internationale compte pour ceux qui subissent la répression. Le PDG de Schlumberger-France rencontré à cette occasion semblait embarrassé et promettait de suivre l’affaire.

nom de la photo 

Mohamed, syndicaliste chez Schlumberger-Egypte


Début mars, la direction de l’entreprise a tenté un autre coup de force en proposant à tous les salariés d’abroger les contrats de travail existants pour en signer de nouveaux (annulant ainsi toute ancienneté dans le poste). Du coup, les 150 salariés se sont mis en grève et ont fait appel aux responsables du nouveau syndicat pour les défendre. Ils ont obtenu, outre la suspension de la procédure de révision des contrats, le ré-examen du licenciement abusif des quatre militants. 

Cette agitation sociale se poursuit depuis le début de la révolution, alors que la répression – notamment celle de la Sécurité centrale (ancienne Sécurité de l’état) – n’a jamais vraiment cessé. Cinq syndicalistes de l’entreprise Somid Company Port dans le port d’Ain el-Sokhna, ont été arrêtés par la police militaire puis battus et torturés au commissariat d’Attaqa, dans le gouvernorat de Suez. Motif ? La grève qu’ils avaient démarré le 7 mars pour demander, eux aussi, la clarification de leurs contrats qui passent par une société intermédiaire. 

L’engagement de tous ces syndicalistes force le respect mais il est clair qu’ils ont besoin de davantage de solidarité internationale pour faire entendre des droits élémentaires dans un monde du travail aux pratiques moyenâgeuses.

Epilogue

A la fin 2012, Mohamed a tout de même été licencié ainsi que ses trois collègues. J’ai ensuite totalement perdu son contact, et celui de son meilleur ami, les deux téléphones ne répondant plus. 

En Egypte il y a les morts, les blessés ... et les disparus.



Chanson

Liberté (Houreya) de l’équipe Ahly, clip video</description>
      <author>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</author>
      <categories>Culture</categories>
      <categories>Société</categories>
      <enclosure url="https://lacledesondes.fr/audio/chroniques-d-une-revolution-egyptienne-2021-01-28x.mp3"/>
      <pubDate>Thu Jan 28 2021 01:00:00 GMT+0100 (heure normale d’Europe centrale)</pubDate>
      <guid>https://lacledesondes.fr/audio/chroniques-d-une-revolution-egyptienne-2021-01-28x.mp3</guid>
      <itunes:title>Révolution égyptienne (9) : un an après, ce jour que le pouvoir redoutait</itunes:title>
      <itunes:image href="https://www.lacledesondes.fr/static/img/emissions/jilBS9XM.jpg"/>
      <itunes:author>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:author>
      <itunes:explicit>no</itunes:explicit>
      <itunes:keywords>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:keywords>
      <itunes:subtitle>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:subtitle>
      <itunes:summary>Premier anniversaire

Ce  25 janvier 2012, jour anniversaire, était redouté par le pouvoir. Mais sur la place, ce matin là, la fête était bien sage.

Peu de femmes, peu de jeunes et encore moins de révolutionnaires, pas de discussions politiques : des prêches à grand renfort de sonos, et des discours lénifiants sur la situation actuelle, prononcés devant un grand calicot évoquant l’anniversaire de la révolution et ses réalisations…

Ce sont bien sûr les Frères qui tiennent ainsi la place. Et ils se méfient. A la sortie de la première session parlementaire deux jours plus tôt, leurs députés ont été conspués par les jeunes qui les accusent d’avoir « volé la révolution ». 

L’ambiance a ensuite radicalement changé en début d’après-midi. Les marches organisées dans les quartiers d’Imbaba, de Guiza, de Mohendissin…, ont commencé à converger vers 15h. Les jeunes  de Kazaboon, du 6 avril, et des autres mouvements issus de la révolution ont réussi leur pari de mobiliser largement la population.

C’est un raz de marée humain et de nombreux cortèges n’ont même pas réussi à rentrer sur la place. Celui parti de Shubra, quartier populaire du Nord du Caire est haut en couleur, plein de femmes et de jeunes, qui réclament avec énergie « pain, liberté, et justice sociale », et la fin de la dictature militaire, le fameux irhal (dégage) étant recyclé au bénéfice du général Tantawi.

Couché sur le dessus d’un camion qui se fraye son chemin comme il peut, un obélisque portant le nom des martyrs de la révolution, est apporté en vue de le planter sur la place. La foule est si dense qu’on ne peut plus bouger.

nom de la photo

Obélisque portant les noms des martyrs


Le souvenir des victimes est très présent. Elles sont estimées à près de 2000 pour les premiers mois de la révolution. Des femmes, des familles entières, sont venues en portant une simple photo. Ces familles sont très modestes car les jeunes qui ont péri sous les coups des nervis, des policiers, ou des militaires, sont très majoritairement issus des quartiers pauvres. A ces morts il faut ajouter les 12 000 arrestations, qui ont débouché sur plus de 8000 condamnations . Et les blessés, les plus spectaculaires étant ceux qui ont mené les combats rue Mohamed Mahmud en novembre, au cours desquels les policiers ont systématiquement tiré sur les manifestants en visant les yeux. Un peu comme les policiers français l’ont fait envers les Gilets jaunes, mais avec des balles réelles. 

Alors oui, c’est une journée de fête, mais de fête lucide et grave qui appelle à poursuivre ce qui a été commencé en janvier dernier, jusqu’à la chute du pouvoir militaire, jusqu’à un commencement de justice sociale, jusqu’à une vraie liberté. Et là, tout le monde en convient, on a à peine commencé !


Les murs prennent la parole

« A bas le pouvoir militaire ». C’est aussi ce que répète un pochoir, appliqué sur tous les murs. Le 29 janvier commencent les élections au sénat et tout le monde a hâte que le processus électoral aille à son terme. Mais s’il a fallu un an pour que la réalité de ce pouvoir militaire et ses liens organiques avec l’ancien régime sautent aux yeux d’une bonne partie des Egyptiens, combien de temps faudra-t-il pour que la mythologie qui entoure les Frères musulmans tombe à son tour ? 

nom de la photo

Un acquis certain de cette révolution, c’est la prise de parole, et l’explosion artistique que rien ne semble arrêter. Je mets sur le site une série de graffitis, pochoirs, croquis, fresques murales et même toiles peintes sur place pendant ces jours anniversaires. Ces œuvres ont été défendues pendant de long mois par les révolutionnaires, face à des pouvoirs publics qui n’avait qu’une envie : les effacer.

nom de la photo 

Les énormes moëllons de pierre déposés à l’entrée de l’assemblée nationale pour interdire au peuple d’y rentrer (tout un symbole) sont devenus les supports de magnifiques fresques, tout comme les murs de la rue Mohamed Mahmud où une fresque a longtemps célébré les 41 morts tombés sous les balles.

nom de la photo 

3 février Port Saïd 

A Port Saïd, le 1er février, un match de foot opposant l’équipe locale au célèbre club Ahly du Caire a dégénéré. Plus exactement les tribunes bondées ont été attaquées par des voyous que les policiers eux-mêmes ont fait entrer, selon de nombreux témoignages et videos. 

Plus de soixante-dix victimes sont dénombrées. Il semble que le pays entier n’attendait que ce déclic pour exploser. Dans la nuit déjà alors que le train des supporters du Caire arrivait en gare Ramses, ramenant les blessés, un impressionnant rassemblement s’était formé à 3h du matin. 
C’est que les victimes ne sont pas n’importe qui : ce sont les supporters des deux grands clubs du Caire, dont les fameux Ultras (altrass en égyptien), ceux qui ont apportés leur soutien musclé aux révolutionnaires aux pires heures de l’an dernier. Ils étaient encore  lorsque des affrontements ont eu lieu du côté de l’assemblée nationale. 

Le 3 février, au Caire, des dizaines de milliers de jeunes se sont répandus dans les rues, tout autour du Ministère de l’Intérieur, les combats aux gaz lacrymogènes ont démarré vers 19h. En quelques minutes, la température est montée d’un cran : des cris, des motos qui ramènent des blessés de la rue Falaky, d’autres motos qui partent au front en sens inverse, un hôpital de campagne s’organise… Un scénario qui ressemble aux heures noires de novembre, rue M. Mahmud. A 20h, l’hôpital de campagne sur la place (mosquée Makram) lançait son premier appel aux médecins volontaires, puis à 21h pour des médicaments (ventoline, gaze, bétadine…). On annonçait le lendemain plus de 600 blessés, et deux morts à Suez.


Une dizaine de barrages ont été installés en centre ville, hérissés de barbelés, pour protéger le Ministère de l’Intérieur. Derrière les barbelés des markazy (la sûreté centrale). Devant les barbelés, des milliers de jeunes, pacifistes, venus parfois au son d’un roulement de tambour mais dont les slogans étaient sans équivoque « La peine capitale pour le maréchal », »Tantawi, c’est Mubarak », « Le responsable (de Port Saïd) c’est le Conseil (suprême) », « A bas, à bas le pouvoir militaire », et « le ministère de l’Intérieur, ce sont des voyous ».

Sur la place, les drapeaux de l’équipe de Zamalek et ceux des Ahly, les deux équipes rivales mais aujourd’hui solidaires, sont mêlés et on chante la chanson des &quot;Altrass&quot;

De tous ces événements, il ne faudrait pas en conclure que l’on est revenu à zéro. Des prises de consciences énormes ont eu lieu depuis un an, notamment sur l’armée et le rôle des Frères. La nécessité de construire une vie politique et démocratique, donc de s’organiser politiquement se fait jour. Les élections approchent et de nouvelles solidarités entre d’anciens partis de gauche et les mouvements de jeunes voire les supporters de foot se tissent.

Solidarités syndicales

Les salariés d’Égypte sont engagés dans la révolution depuis bien avant son premier jour officiel. J’ai déjà parlé des ouvriers du textile qui, à Mahalla dans la Delta, qui avaient entamé une grève très dure deux jours avant la chute de Moubarak, et n’ont repris le travail qu’au 20 février. Ils avaient alors obtenu une hausse de 25% de leurs salaires. 

En décembre 2007 les employés du Ministère des Finances – section taxes foncières — avaient récusé le syndicat unique de la branche (affilié à l’officielle Federation syndicale égyptienne, ETUF). En grève, ils avaient occupé jour et nuit la rue devant leur ministère, pendant deux semaines. Galvanisés par l’entêtement de leur responsable, Kamal Abou-Eita, ces fonctionnaires avaient obtenu des augmentations de salaires significatives et la reconnaissance de fait (mais non légalisée) de leur organisation syndicale indépendante.

nom de la photo

Kamal Abou-Eita, dirigeant du syndicat des taxes foncières

J’ai retrouvé Abou-Eita et ses camarades (hommes et femmes) dès les premiers jours de la révolution. Ils étaient aussi présents sur la place Tahrir le 1er mai 2011, et arboraient pour la première fois publiquement, avec d’autres syndicats fraîchement crées, le logo de la fédération des syndicats indépendants égyptiens (EFITU). La première revendication de la fédération portait sur le salaire minimum à 1500 L.E.. La loi de finances adoptée au printemps 2011 a fixé ce Smig à 700 L.E. (moins de 100 €), et les décrets d’application pour les différentes branches tardent encore à paraître.

Se sont ainsi organisés les syndicats indépendants de conducteurs de bus (notamment dans la grande grève qu’ils ont mené en septembre), de postiers, des travailleurs du cuir, des techniciens des hôpitaux et des enseignants. 

Le ministre du travail du gouvernement très provisoire d’Essam Charaf, l’avocat Ahmed El-Boraï, avait rendu public le 27 mars 2011 un projet de loi autorisant la création de syndicats indépendants, afin de mettre l’Égypte aux normes de l’OIT. La loi n’a jamais été promulguée, mais cela n’a pas empêché El-Boraï d’autoriser de nombreuses créations.

Depuis, l’ancienne fédération ETUF, totalement corrompue et liée à l’ancien régime, a relevé la tête, en dépit des poursuites dont quelques uns de ses responsables ont fait l’objet (corruption, organisation de la « bataille des chameaux » sur la place en février 2011 …).


Solidarités internationales

J’avais rencontré début 2012  Mohamed, technicien chez Schlumberger depuis quatorze ans. Mohamed avait appris le 11 mai 2011 son licenciement. Une procédure qui, au regard de la loi égyptienne, doit passer par un juge ce qui n’avait pas été le cas.

Mohamed sait que la véritable raison de son licenciement c’est sa responsabilité de Secrétaire Général du syndicat indépendant de Schlumberger-Egypte, affilié à l’EFITU. Trois autres responsables du syndicat ont été licenciés de la même façon dans les deux mois qui ont suivi. Depuis, les quatre militants ont entamé une procédure judiciaire contre la Compagnie, un fait rarissime en Égypte et unique dans l’histoire de l’entreprise.

Mohamed et ses camarades attendaient le procès depuis des mois lorsque l’association Egypte-Solidarité (merci à François d’avoir assuré la liaison) a organisé à Paris avec le syndicat « Solidaire » et quelques autres un rassemblement le 19 février 2012, devant le siège de la compagnie. On ne dit jamais assez combien ce genre d’initiative et de solidarité internationale compte pour ceux qui subissent la répression. Le PDG de Schlumberger-France rencontré à cette occasion semblait embarrassé et promettait de suivre l’affaire.

nom de la photo 

Mohamed, syndicaliste chez Schlumberger-Egypte


Début mars, la direction de l’entreprise a tenté un autre coup de force en proposant à tous les salariés d’abroger les contrats de travail existants pour en signer de nouveaux (annulant ainsi toute ancienneté dans le poste). Du coup, les 150 salariés se sont mis en grève et ont fait appel aux responsables du nouveau syndicat pour les défendre. Ils ont obtenu, outre la suspension de la procédure de révision des contrats, le ré-examen du licenciement abusif des quatre militants. 

Cette agitation sociale se poursuit depuis le début de la révolution, alors que la répression – notamment celle de la Sécurité centrale (ancienne Sécurité de l’état) – n’a jamais vraiment cessé. Cinq syndicalistes de l’entreprise Somid Company Port dans le port d’Ain el-Sokhna, ont été arrêtés par la police militaire puis battus et torturés au commissariat d’Attaqa, dans le gouvernorat de Suez. Motif ? La grève qu’ils avaient démarré le 7 mars pour demander, eux aussi, la clarification de leurs contrats qui passent par une société intermédiaire. 

L’engagement de tous ces syndicalistes force le respect mais il est clair qu’ils ont besoin de davantage de solidarité internationale pour faire entendre des droits élémentaires dans un monde du travail aux pratiques moyenâgeuses.

Epilogue

A la fin 2012, Mohamed a tout de même été licencié ainsi que ses trois collègues. J’ai ensuite totalement perdu son contact, et celui de son meilleur ami, les deux téléphones ne répondant plus. 

En Egypte il y a les morts, les blessés ... et les disparus.



Chanson

Liberté (Houreya) de l’équipe Ahly, clip video</itunes:summary>
      <itunes:duration>00:14:51</itunes:duration>
    </item>
    <item>
      <title>Révolution égyptienne (8) : Ils mentent !</title>
      <link>https://www.lacledesondes.fr/emission/archives-chronique-d-une-revolution-egyptienne</link>
      <description>Cherche expert en révolution

Aujourd’hui je voudrais dire deux mots des experts en révolution. C’est fou le nombre de commentateurs qui, aujourd’hui encore, vous expliquent pourquoi la révolution égyptienne ne pouvait que rater, que les conditions n’étaient pas là, comment il aurait fallu faire …

Je reste sceptique. Au nom de quelle expertise, des journalistes, des politologues qui, dans leur majorité sont semblables à la société française c’est à dire réactionnaires et de droite, peuvent-il parler de révolution, eux qui jamais n’ont cherché à en faire une ? 

Pourtant, depuis l’Egypte, j’ai lu et entendu dès le printemps 2011 des commentaires annonçant la fin imminente des « printemps arabes » ce qui est une double forfaiture : 

L’appellation de printemps arabe est une pure invention occidentale, y compris l’expression « révolution de jasmin » pour qualifier la première d’entre elles. Elle fait rire les tunisiens.

L’évolution des mouvements sociaux dans ces pays a été radicalement différente entre une Syrie où il s’est transformé en guerre totale organisée par le clan Assad, une Tunisie qui cherche encore à construire une société démocratique, et une Egypte totalement écrasée par un dictateur sanguinaire et une armée toute puissante qui possède quasiment toutes les ressources économiques du pays.
 
Bien sûr que les dictateurs, et les cohortes de profiteurs qui se sont engraissés avec eux, ne  lâchent pas le magot comme ça. Bien sûr la contre-révolution s’organise dès le premier jour d’une révolution. Il est utile à cet égard, d’analyser qui les soutient. C’est la lecture des contradictions que porte cette situation qui peut être pertinente et elle nécessite de connaître la société examinée, si possible d’en maitriser la langue. C’était loin d’être le cas de la majorité des observateurs que j’ai vu passer au Caire.

nom de la photo 

Nous continuerons (Les jeunes du 6 avril)

Une pratique qui pose problème est le micro-trottoir. Le prisme du chauffeur de taxi, dans tous les pays du monde, est redoutable et amplifie, la plupart du temps, les visions les plus réactionnaires. 

L’autre prisme parfois moins déformant est celui du fixeur, à savoir une personne bilingue qui promène le journaliste dans les endroits qu’elle connaît et lui traduit les réactions des gens. Un peu plus professionnel que le chauffeur de taxi (parfois), le fixeur a cependant un regard partial et partiel sur sa propre société dont le journaliste va être en grande partie tributaire, surtout s’il n’en a qu’un.

C’est le risque que prenait régulièrement Claude Guibal, qui habitait au Caire alors qu’elle était correspondante radio-france et publiait aussi dans Libération. Dans un papier pour ce journal daté du 28 mai, elle  rassemble un patchwork de « sentiments individuels » sur l’insécurité, sur la montée des salafistes (montée qu’elle a vu, elle, dès les premières manifestations, d’ailleurs parfois elle ne voyait que ça), sur la crise économique. Mais ce qui est lourd de sens, c’est qu’elle écrit ce papier le lendemain d’une énorme manifestation (dont j’ai parlé dans le précédent épisode) à laquelle les mouvements islamistes recommandaient de ne pas participer et qui a rassemblé, malgré les menaces d’attaques savamment distillées, des dizaines de milliers de personnes sur l’idée d’une deuxième révolution, associant les travailleurs et la société civile et formulant de nouvelles exigences.  

Le quasi-silence sur les enjeux de ce deuxième « jour de la colère » a provoqué une toute autre lecture de la journée. 

Une brève sur la manifestation titrée « Les cairottes crient leur rancoeur« , publiée le même jour dans le même journal, ne compense pas vraiment cela en parlant « d’ultime » journée (au lieu de deuxième) et de rancœur (à la place de colère). Les mots sont lourds de sens. De fait, le succès de cette journée est passé complètement sous silence dans la presse française.

En empêchant les responsables politiques européens d’avoir une véritable mesure des rapports de force, les prophéties de ces observateurs deviennent facilement auto-réalisatrices. Si la révolution est déjà fichue, pourquoi se battre pour la défendre et s’opposer à ceux qui seront nos partenaires de demain car ils vont inéluctablement reprendre le pouvoir ?

Rue Mohamed Mahmud - Novembre 2011

Le divorce entre les insurgés et l’armée, déjà amorcé avec la vague d’arrestations (et de tortures) de mars, révélé plus clairement avec les massacres de Maspero en octobre, est devenu évident fin novembre avec les événements de la rue Mohamed Mahmud. 

Tout avait commencé par une démonstration de force des partis religieux, le vendredi 18 novembre Les Frères et les salafistes avaient appelé à une manifestation dès le matin, sur la place où ils ont fait la prière ensemble. Les effectifs étaient imposants et évalués à 200 000. En y regardant de plus près on constatait assez vite que les nombreux porteurs de pancarte du hezb el-nour (l’un des partis salafistes) n’étaient pas franchement spontanés : silencieux lorsque les leaders scandaient les slogans, l’air un peu perdu de gens qui ne savent pas trop pourquoi ils sont là. On peut penser que ces manifestants avaient été réquisitionnés pour venir faire nombre.

nom de la photo

Un militant &quot;spontané&quot; du parti salafiste

Ceci dit, certaines de ces pancartes mettaient en cause la charte supra-constitutionnelle que le gouvernement venait de sortir de son chapeau et il y avait de quoi ! Une charte qui assure une confidentialité et une immunité au budget de l’armée qui ne pourra pas être révisé par le parlement. Rien que ça !

A partir de midi les jeunes insurgés sont arrivés sur la place, mettant en cause de façon nettement plus directe le pouvoir militaire, et réclamant le départ de l’armée du pouvoir en avril 2012 au plus tard. Le badge « Non aux tribunaux militaires pour les civils » ou les affiches « Non au pouvoir militaire » ont fleuri un peu partout. Une mise au cause aussi claire et publique était jusque là impensable. 

C’est le soir, lorsque les manifestants ont décidé de rester sur la place, que les choses se sont gâtées. Il y avait là des jeunes de la révolution, des militants des organisations de jeunes, des salafistes et aussi des membres des familles des blessés de la révolution qui réclamaient des indemnités. Dans la journée de samedi, les vapeurs lacrymogènes ont inondé la place, provoquant des mouvements de foule dans les rues alentour. Des rumeurs de snipers sur les toits, des images de la violente répression diffusées par des chaines indépendantes et sur le net, ont fait encore grossir les rangs des manifestants.

nom de la photo

Les combats rue Mohamed Mahmud

L’exaspération face à ces violences répétées ont provoqué un retournement de l’opinion publique dont les Frères ont été les premiers à faire les frais puisque leurs orateurs ont été chassés de la place dès le lundi soir, en raison de leur appel à cesser les manifestations. Sur la place, on ne voyait pas le moindre uniforme, et on ne voyait rien des combats dans les rues adjacentes. En revanche le nombre d’hopitaux de fortune ne cessait de croître, (j’en ai compté 5 le dimanche alors qu’au plus fort des événements de février ils n’étaient que deux)  pour accueillir les blessés. 

nom de la photo

Un combattant 

Dans la station de métro souterraine on voyait des ados (voire des pré-ados) arriver par groupes, de différentes banlieues, qui se dirigeaient en criant pour se donner chaud au coeur vers la sortie Mohamed Mahmud. D’autres redescendaient épuisés, blessés, suffocants. Qui sont ces jeunes ? Beaucoup d’enfants des rues (il y en a au moins 50 000 au Caire selon les ONG), très souvent victimes de violences inouies de la part des policiers qui les harcèlent. Je les interroge sur leurs motivations ; les réponses sont variées : « j’y vais pour défendre la révolution » ou « j’y vais pour casser du flic ».

nom de la photo

Dans la station de métro sous la place

Alaa al-Asswani commentant ces événements dans un long et bel article paru dans le Masry al-Youm écrit : « Je vois un roi nu ». Pour lui, le CSFA, depuis la démission de Moubarak, n’a cessé de provoquer la division entre les égyptiens, de les opprimer. Les seuls qui sont restés fidèles à la révolution sont les jeunes qui l’ont initiée d’abord et défendue ensuite. Ces jeunes, tel celui du conte d’Andersen, « n’ont pas peur de dire au roi qu’il est nu » : ils ont décidé de ne plus avoir peur et ils ne veulent rien d’autre qu’un pays libre. Le peuple égyptien a perdu toute confiance en la justice du CSFA : celui-ci frappe, tue, emprisonne. Après chaque crime, il annonce la création d’une commission d’enquête dont personne n’a jamais lu les rapports. 

De fait, l’opinion des égyptiens a basculé ces derniers jours, de façon massive. Le naïf  slogan « Le peuple et l’armée, unis » des premiers mois a fait place mardi à un slogan « Le peuple veut la chute du mouchîr. 

nom de la photo

Sur la place, le 23 novembre

Le mouchir c’est le maréchal Tantawi, chef du CSFA qui était auparavant, rappelons-le, le bras droit de Moubarak.


Kazaboun

Les insurgés du 25 janvier se sont peu à peu rendu compte de l’importance de diffuser eux-mêmes une information juste pour faire comprendre à tous les égyptiens les enjeux de la situation. Les médias nationaux étaient entièrement asservis par l’armée, comme on l’a vu dans l’affaire Maspero, qu’ils soient publics ou privés.

Kazaboun, cela veut dire « ils mentent ». « Ils » c’est bien sûr l’armée et les medias qui relayent sa propagande. Kazaboun c’est le nom de la campagne d’information que les jeunes du 25 janvier, ceux du 6 avril, les insurgés de la place ont décidé de faire dans tous les quartiers et même tous les gouvernorats d’Égypte. C’est aussi le nom d’une page Facebook, où ils annoncent leurs initiatives.

Le but : informer des crimes de l’armée, de la répression qui continue, pour dénoncer la corruption qui persiste et pour appeler à rejoindre leurs mouvements, notamment le 25 janvier prochain. Il s’agit d’exiger le départ de l’armée du pouvoir au plus tard en juin 2012.
J’ai assisté à plusieurs de ces opérations dans des stations de métro. Une autre était  organisée par l’un des groupes les chabad al-thawra (Jeunes de la révolution) sur la place Talaat Harb, pourtant ouverte à la circulation qui à cette heure-là (19h) allait bon train.

nom de la photo

Dispositif de projection au pied de la statue

nom de la photo

Sonorisation et écran


Voici leur dispositif :  

un videoprojecteur et son support (ici trois cartons empilés)
 
un écran (en l’occurrence un drap, tendu et scotché sur le piédestal de la statue du premier banquier d’Egypte, Talaat Harb, qui n’avait jamais connu un tel affront)
 
un ordinateur portable

un mégaphone suffisamment haut placé : la main de T. Harb,  était particulièrement adaptée pour faire office.

une prise électrique multiple

Moyens militants :

un.e au micro, lisant des textes, interpellant les gens, relayant les remarques et les questions. Il propose aussi régulièrement aux gens de repartir avec un DVD contenant l’ensemble des films et des documents qui, pour quelques guinées, assure la démultiplication de la diffusion dans les familles et les quartiers.

un.e au clavier de l’ordinateur qui fait défiler les films (essentiellement ceux des exactions de l’armée de ces derniers mois ), les diaporamas, les textes.

quelques autres pour surveiller une éventuelle arrivée des forces de l’ordre.

nom de la photo

Projectionniste de Kazaboun

Une question essentielle (où prendre le courant électrique ?) a été vite résolue. Le bas des lampadaires urbains a une petite trappe qui permet d’accéder à leur alimentation électrique. Il suffit de l’ouvrir, de faire une petite épissure … et d’avoir 20 m de câble pour traverser la place.

nom de la photo

Branchement électrique

Quand Macron et ses amis des Gafam auront fermé toutes les pages FB  ou les comptes Twitter qui servent aujourd’hui à diffuser les informations militantes, ou quand les réseaux seront sous surveillance complète, il faudra penser à ce genre d’installation pour aller informer les gens. 


Chanson 

Izzay (Comment ça va), de Mohamed Mounir, un tube pendant toute la révolution. Video ici

</description>
      <author>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</author>
      <categories>Culture</categories>
      <categories>Société</categories>
      <enclosure url="https://lacledesondes.fr/audio/chroniques-d-une-revolution-egyptienne-2021-01-27q.mp3"/>
      <pubDate>Wed Jan 27 2021 01:00:00 GMT+0100 (heure normale d’Europe centrale)</pubDate>
      <guid>https://lacledesondes.fr/audio/chroniques-d-une-revolution-egyptienne-2021-01-27q.mp3</guid>
      <itunes:title>Révolution égyptienne (8) : Ils mentent !</itunes:title>
      <itunes:image href="https://www.lacledesondes.fr/static/img/emissions/jilBS9XM.jpg"/>
      <itunes:author>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:author>
      <itunes:explicit>no</itunes:explicit>
      <itunes:keywords>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:keywords>
      <itunes:subtitle>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:subtitle>
      <itunes:summary>Cherche expert en révolution

Aujourd’hui je voudrais dire deux mots des experts en révolution. C’est fou le nombre de commentateurs qui, aujourd’hui encore, vous expliquent pourquoi la révolution égyptienne ne pouvait que rater, que les conditions n’étaient pas là, comment il aurait fallu faire …

Je reste sceptique. Au nom de quelle expertise, des journalistes, des politologues qui, dans leur majorité sont semblables à la société française c’est à dire réactionnaires et de droite, peuvent-il parler de révolution, eux qui jamais n’ont cherché à en faire une ? 

Pourtant, depuis l’Egypte, j’ai lu et entendu dès le printemps 2011 des commentaires annonçant la fin imminente des « printemps arabes » ce qui est une double forfaiture : 

L’appellation de printemps arabe est une pure invention occidentale, y compris l’expression « révolution de jasmin » pour qualifier la première d’entre elles. Elle fait rire les tunisiens.

L’évolution des mouvements sociaux dans ces pays a été radicalement différente entre une Syrie où il s’est transformé en guerre totale organisée par le clan Assad, une Tunisie qui cherche encore à construire une société démocratique, et une Egypte totalement écrasée par un dictateur sanguinaire et une armée toute puissante qui possède quasiment toutes les ressources économiques du pays.
 
Bien sûr que les dictateurs, et les cohortes de profiteurs qui se sont engraissés avec eux, ne  lâchent pas le magot comme ça. Bien sûr la contre-révolution s’organise dès le premier jour d’une révolution. Il est utile à cet égard, d’analyser qui les soutient. C’est la lecture des contradictions que porte cette situation qui peut être pertinente et elle nécessite de connaître la société examinée, si possible d’en maitriser la langue. C’était loin d’être le cas de la majorité des observateurs que j’ai vu passer au Caire.

nom de la photo 

Nous continuerons (Les jeunes du 6 avril)

Une pratique qui pose problème est le micro-trottoir. Le prisme du chauffeur de taxi, dans tous les pays du monde, est redoutable et amplifie, la plupart du temps, les visions les plus réactionnaires. 

L’autre prisme parfois moins déformant est celui du fixeur, à savoir une personne bilingue qui promène le journaliste dans les endroits qu’elle connaît et lui traduit les réactions des gens. Un peu plus professionnel que le chauffeur de taxi (parfois), le fixeur a cependant un regard partial et partiel sur sa propre société dont le journaliste va être en grande partie tributaire, surtout s’il n’en a qu’un.

C’est le risque que prenait régulièrement Claude Guibal, qui habitait au Caire alors qu’elle était correspondante radio-france et publiait aussi dans Libération. Dans un papier pour ce journal daté du 28 mai, elle  rassemble un patchwork de « sentiments individuels » sur l’insécurité, sur la montée des salafistes (montée qu’elle a vu, elle, dès les premières manifestations, d’ailleurs parfois elle ne voyait que ça), sur la crise économique. Mais ce qui est lourd de sens, c’est qu’elle écrit ce papier le lendemain d’une énorme manifestation (dont j’ai parlé dans le précédent épisode) à laquelle les mouvements islamistes recommandaient de ne pas participer et qui a rassemblé, malgré les menaces d’attaques savamment distillées, des dizaines de milliers de personnes sur l’idée d’une deuxième révolution, associant les travailleurs et la société civile et formulant de nouvelles exigences.  

Le quasi-silence sur les enjeux de ce deuxième « jour de la colère » a provoqué une toute autre lecture de la journée. 

Une brève sur la manifestation titrée « Les cairottes crient leur rancoeur« , publiée le même jour dans le même journal, ne compense pas vraiment cela en parlant « d’ultime » journée (au lieu de deuxième) et de rancœur (à la place de colère). Les mots sont lourds de sens. De fait, le succès de cette journée est passé complètement sous silence dans la presse française.

En empêchant les responsables politiques européens d’avoir une véritable mesure des rapports de force, les prophéties de ces observateurs deviennent facilement auto-réalisatrices. Si la révolution est déjà fichue, pourquoi se battre pour la défendre et s’opposer à ceux qui seront nos partenaires de demain car ils vont inéluctablement reprendre le pouvoir ?

Rue Mohamed Mahmud - Novembre 2011

Le divorce entre les insurgés et l’armée, déjà amorcé avec la vague d’arrestations (et de tortures) de mars, révélé plus clairement avec les massacres de Maspero en octobre, est devenu évident fin novembre avec les événements de la rue Mohamed Mahmud. 

Tout avait commencé par une démonstration de force des partis religieux, le vendredi 18 novembre Les Frères et les salafistes avaient appelé à une manifestation dès le matin, sur la place où ils ont fait la prière ensemble. Les effectifs étaient imposants et évalués à 200 000. En y regardant de plus près on constatait assez vite que les nombreux porteurs de pancarte du hezb el-nour (l’un des partis salafistes) n’étaient pas franchement spontanés : silencieux lorsque les leaders scandaient les slogans, l’air un peu perdu de gens qui ne savent pas trop pourquoi ils sont là. On peut penser que ces manifestants avaient été réquisitionnés pour venir faire nombre.

nom de la photo

Un militant &quot;spontané&quot; du parti salafiste

Ceci dit, certaines de ces pancartes mettaient en cause la charte supra-constitutionnelle que le gouvernement venait de sortir de son chapeau et il y avait de quoi ! Une charte qui assure une confidentialité et une immunité au budget de l’armée qui ne pourra pas être révisé par le parlement. Rien que ça !

A partir de midi les jeunes insurgés sont arrivés sur la place, mettant en cause de façon nettement plus directe le pouvoir militaire, et réclamant le départ de l’armée du pouvoir en avril 2012 au plus tard. Le badge « Non aux tribunaux militaires pour les civils » ou les affiches « Non au pouvoir militaire » ont fleuri un peu partout. Une mise au cause aussi claire et publique était jusque là impensable. 

C’est le soir, lorsque les manifestants ont décidé de rester sur la place, que les choses se sont gâtées. Il y avait là des jeunes de la révolution, des militants des organisations de jeunes, des salafistes et aussi des membres des familles des blessés de la révolution qui réclamaient des indemnités. Dans la journée de samedi, les vapeurs lacrymogènes ont inondé la place, provoquant des mouvements de foule dans les rues alentour. Des rumeurs de snipers sur les toits, des images de la violente répression diffusées par des chaines indépendantes et sur le net, ont fait encore grossir les rangs des manifestants.

nom de la photo

Les combats rue Mohamed Mahmud

L’exaspération face à ces violences répétées ont provoqué un retournement de l’opinion publique dont les Frères ont été les premiers à faire les frais puisque leurs orateurs ont été chassés de la place dès le lundi soir, en raison de leur appel à cesser les manifestations. Sur la place, on ne voyait pas le moindre uniforme, et on ne voyait rien des combats dans les rues adjacentes. En revanche le nombre d’hopitaux de fortune ne cessait de croître, (j’en ai compté 5 le dimanche alors qu’au plus fort des événements de février ils n’étaient que deux)  pour accueillir les blessés. 

nom de la photo

Un combattant 

Dans la station de métro souterraine on voyait des ados (voire des pré-ados) arriver par groupes, de différentes banlieues, qui se dirigeaient en criant pour se donner chaud au coeur vers la sortie Mohamed Mahmud. D’autres redescendaient épuisés, blessés, suffocants. Qui sont ces jeunes ? Beaucoup d’enfants des rues (il y en a au moins 50 000 au Caire selon les ONG), très souvent victimes de violences inouies de la part des policiers qui les harcèlent. Je les interroge sur leurs motivations ; les réponses sont variées : « j’y vais pour défendre la révolution » ou « j’y vais pour casser du flic ».

nom de la photo

Dans la station de métro sous la place

Alaa al-Asswani commentant ces événements dans un long et bel article paru dans le Masry al-Youm écrit : « Je vois un roi nu ». Pour lui, le CSFA, depuis la démission de Moubarak, n’a cessé de provoquer la division entre les égyptiens, de les opprimer. Les seuls qui sont restés fidèles à la révolution sont les jeunes qui l’ont initiée d’abord et défendue ensuite. Ces jeunes, tel celui du conte d’Andersen, « n’ont pas peur de dire au roi qu’il est nu » : ils ont décidé de ne plus avoir peur et ils ne veulent rien d’autre qu’un pays libre. Le peuple égyptien a perdu toute confiance en la justice du CSFA : celui-ci frappe, tue, emprisonne. Après chaque crime, il annonce la création d’une commission d’enquête dont personne n’a jamais lu les rapports. 

De fait, l’opinion des égyptiens a basculé ces derniers jours, de façon massive. Le naïf  slogan « Le peuple et l’armée, unis » des premiers mois a fait place mardi à un slogan « Le peuple veut la chute du mouchîr. 

nom de la photo

Sur la place, le 23 novembre

Le mouchir c’est le maréchal Tantawi, chef du CSFA qui était auparavant, rappelons-le, le bras droit de Moubarak.


Kazaboun

Les insurgés du 25 janvier se sont peu à peu rendu compte de l’importance de diffuser eux-mêmes une information juste pour faire comprendre à tous les égyptiens les enjeux de la situation. Les médias nationaux étaient entièrement asservis par l’armée, comme on l’a vu dans l’affaire Maspero, qu’ils soient publics ou privés.

Kazaboun, cela veut dire « ils mentent ». « Ils » c’est bien sûr l’armée et les medias qui relayent sa propagande. Kazaboun c’est le nom de la campagne d’information que les jeunes du 25 janvier, ceux du 6 avril, les insurgés de la place ont décidé de faire dans tous les quartiers et même tous les gouvernorats d’Égypte. C’est aussi le nom d’une page Facebook, où ils annoncent leurs initiatives.

Le but : informer des crimes de l’armée, de la répression qui continue, pour dénoncer la corruption qui persiste et pour appeler à rejoindre leurs mouvements, notamment le 25 janvier prochain. Il s’agit d’exiger le départ de l’armée du pouvoir au plus tard en juin 2012.
J’ai assisté à plusieurs de ces opérations dans des stations de métro. Une autre était  organisée par l’un des groupes les chabad al-thawra (Jeunes de la révolution) sur la place Talaat Harb, pourtant ouverte à la circulation qui à cette heure-là (19h) allait bon train.

nom de la photo

Dispositif de projection au pied de la statue

nom de la photo

Sonorisation et écran


Voici leur dispositif :  

un videoprojecteur et son support (ici trois cartons empilés)
 
un écran (en l’occurrence un drap, tendu et scotché sur le piédestal de la statue du premier banquier d’Egypte, Talaat Harb, qui n’avait jamais connu un tel affront)
 
un ordinateur portable

un mégaphone suffisamment haut placé : la main de T. Harb,  était particulièrement adaptée pour faire office.

une prise électrique multiple

Moyens militants :

un.e au micro, lisant des textes, interpellant les gens, relayant les remarques et les questions. Il propose aussi régulièrement aux gens de repartir avec un DVD contenant l’ensemble des films et des documents qui, pour quelques guinées, assure la démultiplication de la diffusion dans les familles et les quartiers.

un.e au clavier de l’ordinateur qui fait défiler les films (essentiellement ceux des exactions de l’armée de ces derniers mois ), les diaporamas, les textes.

quelques autres pour surveiller une éventuelle arrivée des forces de l’ordre.

nom de la photo

Projectionniste de Kazaboun

Une question essentielle (où prendre le courant électrique ?) a été vite résolue. Le bas des lampadaires urbains a une petite trappe qui permet d’accéder à leur alimentation électrique. Il suffit de l’ouvrir, de faire une petite épissure … et d’avoir 20 m de câble pour traverser la place.

nom de la photo

Branchement électrique

Quand Macron et ses amis des Gafam auront fermé toutes les pages FB  ou les comptes Twitter qui servent aujourd’hui à diffuser les informations militantes, ou quand les réseaux seront sous surveillance complète, il faudra penser à ce genre d’installation pour aller informer les gens. 


Chanson 

Izzay (Comment ça va), de Mohamed Mounir, un tube pendant toute la révolution. Video ici

</itunes:summary>
      <itunes:duration>00:14:43</itunes:duration>
    </item>
    <item>
      <title>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne du 26/01/2021</title>
      <link>https://www.lacledesondes.fr/emission/archives-chronique-d-une-revolution-egyptienne</link>
      <description>Retrouvez plus d'infos et toutes nos émissions sur https://www.lacledesondes.fr</description>
      <author>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</author>
      <categories>Culture</categories>
      <categories>Société</categories>
      <enclosure url="https://lacledesondes.fr/audio/chroniques-d-une-revolution-egyptienne-2021-01-26K.mp3"/>
      <pubDate>Tue Jan 26 2021 01:00:00 GMT+0100 (heure normale d’Europe centrale)</pubDate>
      <guid>https://lacledesondes.fr/audio/chroniques-d-une-revolution-egyptienne-2021-01-26K.mp3</guid>
      <itunes:title>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne du 26/01/2021</itunes:title>
      <itunes:image href="https://www.lacledesondes.fr/static/img/emissions/jilBS9XM.jpg"/>
      <itunes:author>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:author>
      <itunes:explicit>no</itunes:explicit>
      <itunes:keywords>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:keywords>
      <itunes:subtitle>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:subtitle>
      <itunes:summary>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:summary>
      <itunes:duration>00:14:42</itunes:duration>
    </item>
    <item>
      <title>Révolution égyptienne (5) : la chute du tyran</title>
      <link>https://www.lacledesondes.fr/emission/archives-chronique-d-une-revolution-egyptienne</link>
      <description>
Le discours prononcé par le vice-président Souleyman le 11 février 2011, est toujours un moment culte pour de nombreux égyptiens qui l’ont écouté des centaines de fois (video ici. C’est celui par lequel il annonce l’abdication de Moubarak et la prise de pouvoir du Conseil suprême des forces armées. 

Avant de décrire l’incroyable fête qui a suivie cette annonce dans toute l’Egypte et au-delà, il faut revenir sur ces dix premiers jours de février, sur les espoirs, les déceptions, les violences, les souffrances et les joies.

 1er février

Le 1er février, c’était la manifestation du million, comme l’avait annoncé les organisateurs. L’objectif a surement été atteint, mais nul n’était en mesure de compter les manifestants qui se serraient déjà sur l’immense place dès 9h du matin. La journée s’est terminée par un discours très tardif de Moubarak à la télévision annonçant qu’il renonçait à se présenter aux prochaines élections, qu’il envisageait de réviser les amendements 76 et 77 de la constitution … mais qu’il restait « je suis né ici et je mourrai sur cette terre ». Ce qui n’a pas manqué d’enrager un peu plus les insurgés.

nom de la photo

Le 1er février, sur leur front &quot;Non à l'injustice&quot; 

2 février

Le 2 février, une contre-manifestation des taxis blancs contre les insurgés, puis une centaine de manifestants pro-Mubarak. Enfin en soirée la garde spéciale a pris position sur l’île toute proche de Zamalek puis des cortèges pro-Mubarak convergent vers la place. Coups de feu, cris, sirènes, hélicoptères …. Les combats continuent toute la nuit, avec une violence jamais atteinte. On comprend que la contre-révolution s’organise. Video depuis mon balcon en soirée. 

nom de la photo

Sieste du matin sur banderole

3 février

Le 3 février, la place s’est réveillée groggy. Elle est cernée de barricades qui ont été érigées dans la nuit pour se protéger des attaques de contre-révolutionnaires. Ceux-ci étaient armés de cocktails Molotov, de gourdins et d’armes blanches et 500 insurgés ont été blessés, 5 sont morts. On apprendra plus tard que les hommes de main, quand ils n’étaient pas des flics en civil, étaient des mercenaires achetés 80 LE. La chaîne al-Jazeera a montré toutes les cartes militaires trouvées dans les poches de ceux que les jeunes ont réussi à arrêter cette nuit. 
Dans le même temps la télévision égyptienne abreuve le pays d’informations mensongères, souffle sur les braises de la colère des plus pauvres qui ont encore plus faim qu’avant et mène une campagne xénophobe en tentant de convaincre les égyptiens que tous les troubles ont été prémédités par une (ou des) puissances étrangères. Les forces armées envoient des messages politiques par sms : « ya chabab masr » (Jeunes d’Egypte) : « rentrez chez vous et écoutez la voix de la raison… ». Les non-égyptiens et tout ce qui peut ressembler à un journaliste est en danger dans la rue. 

nom de la photo 

Infirmerie à ciel ouvert au matin du 3 février

nom de la photo

Rue Bassiouny au matin du 3 février

nom de la photo

Accès à la place Tahrir barricadé le 3 au matin

4 février

Le 4 février baptisé journée du départ est encore un énorme rassemblement. Les azharis – les cheikhs de l’université islamique d’al-Azhar – sont venus mener la prière du vendredi sur la place. Les pro-Mubarak eux, sont toujours sur le pont du 6 octobre, et jettent des pierres sur les insurgés. Pour faire les trois cent mètres entre la place et chez moi, il y a une dizaine de barrages à passer maintenant, contrôlés par les insurgés. Je suis accompagnée très gentiment, de barrage en barrage, par des gardes du corps qui ne m’amènent au barrage suivant qu’après avoir vérifié qui est sur le trajet. Mais la campagne médiatique xénophobe commence à faire de l’effet. La plupart des étrangers ont quitté le Caire depuis longtemps. Ceux qui restent en sont d’autant plus visibles. Plusieurs amis viennent de recevoir la visite de la police militaire. Les ordinateurs sont fouillés. Il devient évident que le pouvoir joue la carte d’une répression féroce.

nom de la photo

Sitting le 4 février

6 février

Le 6 février La police militaire est passée dans ma rue et d’autres du centre ville pour enquêter sur le statut des étrangers, rassembler les informations de quelques indicateurs, saisir des cartes-mémoire d’appareils photo, des clés usb et des disques durs. Ils ont voulu fouiller mon appartement et ont demandé à ma propriétaire de prouver que je ne suis ni journaliste ni activiste, que je ne vais pas aux manifestations  et que je ne m’occupe pas de politique. Malheureusement, je n’ai pu les rassurer directement puisque, sentant le coup venir, j’étais partie dès l’aube chez mes amis dominicains me mettre à l’abri quelques temps. 

Les Français qui restaient au Caire savaient qu’ils ne pouvaient en aucun cas compter sur l’ambassade pour les protéger, même en cas d’arrestation. L’ambassadeur venait de déclarer à une journaliste de FR3  : « Nous avons eu effectivement à déplorer un certain nombre de cas de nos compatriotes qui se sont trouvés menacés, mais à chaque fois, nous avons pu vérifier qu’ils avaient pris une part active dans ces événements ». En clair : rien à faire du sort de ceux qui soutiennent les insurgés et participent au mouvement. On devine donc que les arrestations qui ont eu lieu se sont faites avec au moins la neutralité de l’ambassade, peut-être plus puisqu’on a su que la police militaire disposait d’une liste avec adresses.

11 février

Place Tahrir : une banderole a fleuri dès le début de soirée, telle un bandeau d’écran d’une chaîne d’information : 

nom de la photo

breaking news : le peuple a fait tomber le régime !

Mais le slogan de la soirée, celui qui sort de toutes les poitrines, qui rallume des yeux pourtant épuisés par ces 20 jours d’insurrection : « liberté, nous sommes libres, nous sommes dignes ». Ce que des jeunes, rencontrés rue Talaat Harb, ont griffoné à la hâte sur un morceau de drap : 

nom de la photo

« Je suis un citoyen égyptien libre ! »

L’explosion de joie dans les rues du Caire vers 18h, ce vendredi 11 février est à la mesure des angoisses et des colères qui ont suivi le discours du président la veille : « Je reste » avait-il dit, risquant ainsi de plonger son pays dans un chaos indescriptible. Le nombre de manifestants présents sur la place jeudi pour accueillir ce message, et celui annoncé pour ce vendredi dépassait tous les records. Mais le pacifisme de ce mouvement et sa détermination ont surmonté cette dernière provocation du raïs. Ce sont des millions de personnes qui sont descendues dans les rues du Caire bien avant l’heure de la prière du vendredi. Des milliers d’autres se sont rassemblés devant le palais présidentiel sans que l’armée n’intervienne.

Vers 19h, tout le centre ville est bondé. La barricade qui protégeait la place encore en début d’après midi s’est transformée ce soir en une batterie géante. On tape sur les tôles en scandant « Masr! ». 

Je croise un jeune couple qui me prend à témoin en me montrant leur petite fille : « Elle, elle va vivre dans la liberté ! ». La joie, parfois mêlée de larmes, se lit sur tous les visages.

nom de la photo

Il est clair que le nombre de ceux qui sont venus ce soir, fêter cette victoire, dépasse largement celui des manifestants, même celui des derniers jours. C’est tout un peuple qui exige maintenant de construire une autre vie.

Je rencontre sur Hoda Shaarawi un homme qui porte encore sur le crâne les traces des combats contre les milices de Mubarak. Il n’a pas quitté la place depuis 18 jours, mais n’irait pour rien au monde se coucher maintenant. Je rencontre un autre jeune homme, qui a sous les yeux de curieux cernes très noirs et l’iris injecté de sang. Il m’explique : « J’ai été arrêté la semaine dernière, ils m’ont torturé à l’électricité ». 

nom de la photo

Dans la soirée, un autre jeune homme nous montrera sur son portable une video de son amie qui a subi le même traitement : des électrodes sont placées sur chaque tempe, tout près des yeux. La jeune fille a les mêmes cernes et les mêmes yeux injectés de sang. Il faut préciser que les arrestations n’ont jamais cessé depuis le 25 janvier, y compris après les discours de Souleyman promettant la libération de tous les prisonniers politiques.

Beaucoup de ces arrestations ont été faites par la police militaire, généralement le soir en prétextant la violation du couvre-feu.

Il me faudra une heure pour parvenir de l’autre côté de la place, vers le pont aux lions, là où plusieurs « scènes » ont été installées et où des jeunes improvisent des chansons qui tricotent tous les slogans que cette place a pu entendre depuis trois semaines. Des immenses drapeaux sont soulevés par la foule et la densité est telle qu’on se demande comment il n’y a pas plus de bousculades ou de malaises. Je vois plusieurs fois des barbus s’approcher de groupes qui sont en train de chanter pour leur lancer « Allah Akbar » que les jeunes reprennent plus ou moins vigoureusement, pour finir par repartir en chansons joyeuses.

nom de la photo

 Soirée de liesse

Vers minuit sur la place, une « chenille » de jeunes sautillant de groupes en groupes entonne « On nettoie la place et on s’en va ! ». Et de fait, de nombreuses personnes attrapent des cartons, des poches plastiques et entreprennent un immense ménage, poursuivant l’élan collectif qui n’a cessé d’animer ce mouvement depuis le début.



Alors, happy end ? Non bien sûr, rien n’est encore gagné et si tout le monde savoure le bonheur de cette première étape, les plus politisés des insurgés savent bien que tout commence. Mais à tous les cassandres qui lui avaient prédit une impasse, à tous les « experts en révolution » qui leur disaient qu’ils ne s’y prenaient pas de la bonne manière, le peuple égyptien vient de donner une belle leçon. 


A propos de leçon, ouvrez vos cahiers. Avec ce poème de mon ami Mohamed Zanaty, écrit pour la circonstance.

Combien vaut le souffle de la liberté ?

titre arabe : Nafs el-horeya bikem ?


La leçon commence, ouvrez les cahiers.

En partant de la droite, écrivons ensemble la date : mardi 25 janvier 2011 

Écrivez le titre au milieu de la ligne, d’une écriture pouvant contenir l’Univers : Révolution

La leçon commence, ouvrez les cahiers

Quelques jeunes, tendres comme de verts rameaux, aspiraient à la lumière

Ils l’appelèrent de toutes leurs voix et le silence en fut ébranlé

Sous leurs pas, s’est soulevée la poussière de la nation

Ce pays qui leur avait tant manqué embrassait leurs pieds et leur donnait l’accolade,

Alors, pendant qu’augmentait le martèlement des pas, le sol de la patrie s’est écrié

« Où étiez-vous pendant toutes ces années, enfants prodiges ? »

La réponse vint des rues d’Imbaba, des cachots des prisons,

De l’Horloge de l’Université, des ruelles des quartiers de Sayyeda,

De Dar el-Salam et de la Citadelle, et de chaque parcelle de notre terre 
:
Nous sommes là désormais, nous voici aujourd’hui.

Ô patrie, ouvre-nous tes bras et laisse nous enseigner au monde

Ce qu’est une parole d’homme, ce qu’est une révolution.


La leçon commence, ouvrez les cahiers.

Un point de sang et à la ligne, la question est posée : combien coûte le souffle de la liberté ?

La réponse vous viendra du pont Qasr el Nil.

Et le sang coula du cœur d’une branche humide de rosée,

Qui avait offert son sein aux balles brûlantes des fusils

Et qui d’une voix vibrante scandait sans mensonge ni falsification

‘’ Pacifique, pacifique, pacifique, pacifique’’.

Les balles jaillirent des fusils, elles visaient les cœurs

Jeunes gens, le brave est tombé et, sur l’asphalte, on a versé le musc

Notre ciel l’accueillit cette nuit-là en jeune marié, le souffle de la liberté se paye au prix du sang

Le souffle de la liberté se paye d’un jeune marié. « Maman, lance un youyou et allume les lanternes ! »


La leçon commence, ouvrez les cahiers.

Des jours ont passé et nous habitons au cœur de la place. Nous n’en partirons pas.

Nous le clamons autant de fois qu’il y a d’étoiles dans le ciel,

Autant de fois qu’il y a de grains de sable sur cette terre, et de rochers,

De campagnes et de déserts, de rues et de ruelles, de maisons, de toits et d’habitants

Autant de fois qu’il y a de mouchoirs d’adieu,

Ces mouchoirs avec lesquels nous saluons nos êtres chers

Lorsqu’ils partent à l’hôpital, en prison ou sur une embarcation,

Autant que les gémissements qui accompagnent la délivrance de nos enfants à naître.

Nous n’en partirons pas. « C’est lui qui partira, pas nous, c’est lui qui ne comprend pas ! »

Amenez les chars et les mercenaires, apportez les missiles et les canons,

Et dites ce que vous voulez : les gens ne vous croiront pas.

Car ce qu’ils comprennent, vous ne le comprenez pas,

Il y a si longtemps que nous n’avons pu garder la tête haute

Sentir que nous sommes des êtres humains, capables d’aimer,

Et voir dans nos yeux se refléter la flamme et le souffle oubliés.

Les gens nous montrent du doigt et disent : voyez, ce sont eux les Égyptiens.


La leçon commence, ouvrez les cahiers.

Depuis combien d’années attendons-nous que le soleil se lève ici ?

Ici ne signifie pas l’Orient, ici signifie la place Tahrir.

Je vois le soleil se lever de la place. Ouvrez-lui le chemin

Saluez-le et ne parlez pas davantage.

La leçon commence, ouvrez les cahiers.

Quelle est la différence entre le 25 janvier et un autre jour ?

C’est précisément la différence entre une personne qui serait morte

Et qui, revenant à la vie, se verrait devenir un autre être.

C’est la différence entre le goût de l’amertume et le goût de la vraie liberté

C’est l’image de la nuit chassée par l’aube et le chant des oiseaux

C’est celle d’une goutte de rosée sur la fenêtre d’une fillette rêvant du vent de printemps

C’est comme un homme mort de soif qui serait enfin désaltéré

Par le premier hourra échappé des lèvres d’une fille brune

Dont les cheveux volent de joie et dont les yeux laissent échapper

Une larme étrange disant adieu au premier martyr.

C’est la différence entre les vivants et les morts. Voyez-vous la différence ?


La leçon commence, ouvrez les cahiers

Traduction Sylvie Nony











</description>
      <author>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</author>
      <categories>Culture</categories>
      <categories>Société</categories>
      <enclosure url="https://lacledesondes.fr/audio/chroniques-d-une-revolution-egyptienne-2021-01-22c.mp3"/>
      <pubDate>Fri Jan 22 2021 01:00:00 GMT+0100 (heure normale d’Europe centrale)</pubDate>
      <guid>https://lacledesondes.fr/audio/chroniques-d-une-revolution-egyptienne-2021-01-22c.mp3</guid>
      <itunes:title>Révolution égyptienne (5) : la chute du tyran</itunes:title>
      <itunes:image href="https://www.lacledesondes.fr/static/img/emissions/jilBS9XM.jpg"/>
      <itunes:author>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:author>
      <itunes:explicit>no</itunes:explicit>
      <itunes:keywords>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:keywords>
      <itunes:subtitle>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:subtitle>
      <itunes:summary>
Le discours prononcé par le vice-président Souleyman le 11 février 2011, est toujours un moment culte pour de nombreux égyptiens qui l’ont écouté des centaines de fois (video ici. C’est celui par lequel il annonce l’abdication de Moubarak et la prise de pouvoir du Conseil suprême des forces armées. 

Avant de décrire l’incroyable fête qui a suivie cette annonce dans toute l’Egypte et au-delà, il faut revenir sur ces dix premiers jours de février, sur les espoirs, les déceptions, les violences, les souffrances et les joies.

 1er février

Le 1er février, c’était la manifestation du million, comme l’avait annoncé les organisateurs. L’objectif a surement été atteint, mais nul n’était en mesure de compter les manifestants qui se serraient déjà sur l’immense place dès 9h du matin. La journée s’est terminée par un discours très tardif de Moubarak à la télévision annonçant qu’il renonçait à se présenter aux prochaines élections, qu’il envisageait de réviser les amendements 76 et 77 de la constitution … mais qu’il restait « je suis né ici et je mourrai sur cette terre ». Ce qui n’a pas manqué d’enrager un peu plus les insurgés.

nom de la photo

Le 1er février, sur leur front &quot;Non à l'injustice&quot; 

2 février

Le 2 février, une contre-manifestation des taxis blancs contre les insurgés, puis une centaine de manifestants pro-Mubarak. Enfin en soirée la garde spéciale a pris position sur l’île toute proche de Zamalek puis des cortèges pro-Mubarak convergent vers la place. Coups de feu, cris, sirènes, hélicoptères …. Les combats continuent toute la nuit, avec une violence jamais atteinte. On comprend que la contre-révolution s’organise. Video depuis mon balcon en soirée. 

nom de la photo

Sieste du matin sur banderole

3 février

Le 3 février, la place s’est réveillée groggy. Elle est cernée de barricades qui ont été érigées dans la nuit pour se protéger des attaques de contre-révolutionnaires. Ceux-ci étaient armés de cocktails Molotov, de gourdins et d’armes blanches et 500 insurgés ont été blessés, 5 sont morts. On apprendra plus tard que les hommes de main, quand ils n’étaient pas des flics en civil, étaient des mercenaires achetés 80 LE. La chaîne al-Jazeera a montré toutes les cartes militaires trouvées dans les poches de ceux que les jeunes ont réussi à arrêter cette nuit. 
Dans le même temps la télévision égyptienne abreuve le pays d’informations mensongères, souffle sur les braises de la colère des plus pauvres qui ont encore plus faim qu’avant et mène une campagne xénophobe en tentant de convaincre les égyptiens que tous les troubles ont été prémédités par une (ou des) puissances étrangères. Les forces armées envoient des messages politiques par sms : « ya chabab masr » (Jeunes d’Egypte) : « rentrez chez vous et écoutez la voix de la raison… ». Les non-égyptiens et tout ce qui peut ressembler à un journaliste est en danger dans la rue. 

nom de la photo 

Infirmerie à ciel ouvert au matin du 3 février

nom de la photo

Rue Bassiouny au matin du 3 février

nom de la photo

Accès à la place Tahrir barricadé le 3 au matin

4 février

Le 4 février baptisé journée du départ est encore un énorme rassemblement. Les azharis – les cheikhs de l’université islamique d’al-Azhar – sont venus mener la prière du vendredi sur la place. Les pro-Mubarak eux, sont toujours sur le pont du 6 octobre, et jettent des pierres sur les insurgés. Pour faire les trois cent mètres entre la place et chez moi, il y a une dizaine de barrages à passer maintenant, contrôlés par les insurgés. Je suis accompagnée très gentiment, de barrage en barrage, par des gardes du corps qui ne m’amènent au barrage suivant qu’après avoir vérifié qui est sur le trajet. Mais la campagne médiatique xénophobe commence à faire de l’effet. La plupart des étrangers ont quitté le Caire depuis longtemps. Ceux qui restent en sont d’autant plus visibles. Plusieurs amis viennent de recevoir la visite de la police militaire. Les ordinateurs sont fouillés. Il devient évident que le pouvoir joue la carte d’une répression féroce.

nom de la photo

Sitting le 4 février

6 février

Le 6 février La police militaire est passée dans ma rue et d’autres du centre ville pour enquêter sur le statut des étrangers, rassembler les informations de quelques indicateurs, saisir des cartes-mémoire d’appareils photo, des clés usb et des disques durs. Ils ont voulu fouiller mon appartement et ont demandé à ma propriétaire de prouver que je ne suis ni journaliste ni activiste, que je ne vais pas aux manifestations  et que je ne m’occupe pas de politique. Malheureusement, je n’ai pu les rassurer directement puisque, sentant le coup venir, j’étais partie dès l’aube chez mes amis dominicains me mettre à l’abri quelques temps. 

Les Français qui restaient au Caire savaient qu’ils ne pouvaient en aucun cas compter sur l’ambassade pour les protéger, même en cas d’arrestation. L’ambassadeur venait de déclarer à une journaliste de FR3  : « Nous avons eu effectivement à déplorer un certain nombre de cas de nos compatriotes qui se sont trouvés menacés, mais à chaque fois, nous avons pu vérifier qu’ils avaient pris une part active dans ces événements ». En clair : rien à faire du sort de ceux qui soutiennent les insurgés et participent au mouvement. On devine donc que les arrestations qui ont eu lieu se sont faites avec au moins la neutralité de l’ambassade, peut-être plus puisqu’on a su que la police militaire disposait d’une liste avec adresses.

11 février

Place Tahrir : une banderole a fleuri dès le début de soirée, telle un bandeau d’écran d’une chaîne d’information : 

nom de la photo

breaking news : le peuple a fait tomber le régime !

Mais le slogan de la soirée, celui qui sort de toutes les poitrines, qui rallume des yeux pourtant épuisés par ces 20 jours d’insurrection : « liberté, nous sommes libres, nous sommes dignes ». Ce que des jeunes, rencontrés rue Talaat Harb, ont griffoné à la hâte sur un morceau de drap : 

nom de la photo

« Je suis un citoyen égyptien libre ! »

L’explosion de joie dans les rues du Caire vers 18h, ce vendredi 11 février est à la mesure des angoisses et des colères qui ont suivi le discours du président la veille : « Je reste » avait-il dit, risquant ainsi de plonger son pays dans un chaos indescriptible. Le nombre de manifestants présents sur la place jeudi pour accueillir ce message, et celui annoncé pour ce vendredi dépassait tous les records. Mais le pacifisme de ce mouvement et sa détermination ont surmonté cette dernière provocation du raïs. Ce sont des millions de personnes qui sont descendues dans les rues du Caire bien avant l’heure de la prière du vendredi. Des milliers d’autres se sont rassemblés devant le palais présidentiel sans que l’armée n’intervienne.

Vers 19h, tout le centre ville est bondé. La barricade qui protégeait la place encore en début d’après midi s’est transformée ce soir en une batterie géante. On tape sur les tôles en scandant « Masr! ». 

Je croise un jeune couple qui me prend à témoin en me montrant leur petite fille : « Elle, elle va vivre dans la liberté ! ». La joie, parfois mêlée de larmes, se lit sur tous les visages.

nom de la photo

Il est clair que le nombre de ceux qui sont venus ce soir, fêter cette victoire, dépasse largement celui des manifestants, même celui des derniers jours. C’est tout un peuple qui exige maintenant de construire une autre vie.

Je rencontre sur Hoda Shaarawi un homme qui porte encore sur le crâne les traces des combats contre les milices de Mubarak. Il n’a pas quitté la place depuis 18 jours, mais n’irait pour rien au monde se coucher maintenant. Je rencontre un autre jeune homme, qui a sous les yeux de curieux cernes très noirs et l’iris injecté de sang. Il m’explique : « J’ai été arrêté la semaine dernière, ils m’ont torturé à l’électricité ». 

nom de la photo

Dans la soirée, un autre jeune homme nous montrera sur son portable une video de son amie qui a subi le même traitement : des électrodes sont placées sur chaque tempe, tout près des yeux. La jeune fille a les mêmes cernes et les mêmes yeux injectés de sang. Il faut préciser que les arrestations n’ont jamais cessé depuis le 25 janvier, y compris après les discours de Souleyman promettant la libération de tous les prisonniers politiques.

Beaucoup de ces arrestations ont été faites par la police militaire, généralement le soir en prétextant la violation du couvre-feu.

Il me faudra une heure pour parvenir de l’autre côté de la place, vers le pont aux lions, là où plusieurs « scènes » ont été installées et où des jeunes improvisent des chansons qui tricotent tous les slogans que cette place a pu entendre depuis trois semaines. Des immenses drapeaux sont soulevés par la foule et la densité est telle qu’on se demande comment il n’y a pas plus de bousculades ou de malaises. Je vois plusieurs fois des barbus s’approcher de groupes qui sont en train de chanter pour leur lancer « Allah Akbar » que les jeunes reprennent plus ou moins vigoureusement, pour finir par repartir en chansons joyeuses.

nom de la photo

 Soirée de liesse

Vers minuit sur la place, une « chenille » de jeunes sautillant de groupes en groupes entonne « On nettoie la place et on s’en va ! ». Et de fait, de nombreuses personnes attrapent des cartons, des poches plastiques et entreprennent un immense ménage, poursuivant l’élan collectif qui n’a cessé d’animer ce mouvement depuis le début.



Alors, happy end ? Non bien sûr, rien n’est encore gagné et si tout le monde savoure le bonheur de cette première étape, les plus politisés des insurgés savent bien que tout commence. Mais à tous les cassandres qui lui avaient prédit une impasse, à tous les « experts en révolution » qui leur disaient qu’ils ne s’y prenaient pas de la bonne manière, le peuple égyptien vient de donner une belle leçon. 


A propos de leçon, ouvrez vos cahiers. Avec ce poème de mon ami Mohamed Zanaty, écrit pour la circonstance.

Combien vaut le souffle de la liberté ?

titre arabe : Nafs el-horeya bikem ?


La leçon commence, ouvrez les cahiers.

En partant de la droite, écrivons ensemble la date : mardi 25 janvier 2011 

Écrivez le titre au milieu de la ligne, d’une écriture pouvant contenir l’Univers : Révolution

La leçon commence, ouvrez les cahiers

Quelques jeunes, tendres comme de verts rameaux, aspiraient à la lumière

Ils l’appelèrent de toutes leurs voix et le silence en fut ébranlé

Sous leurs pas, s’est soulevée la poussière de la nation

Ce pays qui leur avait tant manqué embrassait leurs pieds et leur donnait l’accolade,

Alors, pendant qu’augmentait le martèlement des pas, le sol de la patrie s’est écrié

« Où étiez-vous pendant toutes ces années, enfants prodiges ? »

La réponse vint des rues d’Imbaba, des cachots des prisons,

De l’Horloge de l’Université, des ruelles des quartiers de Sayyeda,

De Dar el-Salam et de la Citadelle, et de chaque parcelle de notre terre 
:
Nous sommes là désormais, nous voici aujourd’hui.

Ô patrie, ouvre-nous tes bras et laisse nous enseigner au monde

Ce qu’est une parole d’homme, ce qu’est une révolution.


La leçon commence, ouvrez les cahiers.

Un point de sang et à la ligne, la question est posée : combien coûte le souffle de la liberté ?

La réponse vous viendra du pont Qasr el Nil.

Et le sang coula du cœur d’une branche humide de rosée,

Qui avait offert son sein aux balles brûlantes des fusils

Et qui d’une voix vibrante scandait sans mensonge ni falsification

‘’ Pacifique, pacifique, pacifique, pacifique’’.

Les balles jaillirent des fusils, elles visaient les cœurs

Jeunes gens, le brave est tombé et, sur l’asphalte, on a versé le musc

Notre ciel l’accueillit cette nuit-là en jeune marié, le souffle de la liberté se paye au prix du sang

Le souffle de la liberté se paye d’un jeune marié. « Maman, lance un youyou et allume les lanternes ! »


La leçon commence, ouvrez les cahiers.

Des jours ont passé et nous habitons au cœur de la place. Nous n’en partirons pas.

Nous le clamons autant de fois qu’il y a d’étoiles dans le ciel,

Autant de fois qu’il y a de grains de sable sur cette terre, et de rochers,

De campagnes et de déserts, de rues et de ruelles, de maisons, de toits et d’habitants

Autant de fois qu’il y a de mouchoirs d’adieu,

Ces mouchoirs avec lesquels nous saluons nos êtres chers

Lorsqu’ils partent à l’hôpital, en prison ou sur une embarcation,

Autant que les gémissements qui accompagnent la délivrance de nos enfants à naître.

Nous n’en partirons pas. « C’est lui qui partira, pas nous, c’est lui qui ne comprend pas ! »

Amenez les chars et les mercenaires, apportez les missiles et les canons,

Et dites ce que vous voulez : les gens ne vous croiront pas.

Car ce qu’ils comprennent, vous ne le comprenez pas,

Il y a si longtemps que nous n’avons pu garder la tête haute

Sentir que nous sommes des êtres humains, capables d’aimer,

Et voir dans nos yeux se refléter la flamme et le souffle oubliés.

Les gens nous montrent du doigt et disent : voyez, ce sont eux les Égyptiens.


La leçon commence, ouvrez les cahiers.

Depuis combien d’années attendons-nous que le soleil se lève ici ?

Ici ne signifie pas l’Orient, ici signifie la place Tahrir.

Je vois le soleil se lever de la place. Ouvrez-lui le chemin

Saluez-le et ne parlez pas davantage.

La leçon commence, ouvrez les cahiers.

Quelle est la différence entre le 25 janvier et un autre jour ?

C’est précisément la différence entre une personne qui serait morte

Et qui, revenant à la vie, se verrait devenir un autre être.

C’est la différence entre le goût de l’amertume et le goût de la vraie liberté

C’est l’image de la nuit chassée par l’aube et le chant des oiseaux

C’est celle d’une goutte de rosée sur la fenêtre d’une fillette rêvant du vent de printemps

C’est comme un homme mort de soif qui serait enfin désaltéré

Par le premier hourra échappé des lèvres d’une fille brune

Dont les cheveux volent de joie et dont les yeux laissent échapper

Une larme étrange disant adieu au premier martyr.

C’est la différence entre les vivants et les morts. Voyez-vous la différence ?


La leçon commence, ouvrez les cahiers

Traduction Sylvie Nony











</itunes:summary>
      <itunes:duration>00:14:45</itunes:duration>
    </item>
    <item>
      <title>Révolution égyptienne (6) : Cette nuit où l'armée trahit</title>
      <link>https://www.lacledesondes.fr/emission/archives-chronique-d-une-revolution-egyptienne</link>
      <description>Après le 11 février, la place est restée occupée par des insurgés et la vie de la ville a continué d’être rythmée par les rassemblements du vendredi. 

Jour du nettoyage

Le 25 février, la manifestation, baptisée « jour du nettoyage »  est encore joyeuse et déterminée. Si l’enthousiasme du 12 février n’est pas retombé, les corrompus sont toujours là, le régime est encore globalement en place et le nom de Chafiq, l’actuel premier ministre est de plus en plus souvent conspué comme sur cette banderole que l’on retrouve en plusieurs endroits de la place.

nom de la photo

Le gouvernement Chafiq dehors, dehors ; nous voulons un gouvernement libre, libre 

Les égyptiens ont conscience que rien n’est vraiment gagné. Comme si toutes ces contradictions s’exacerbaient à grande vitesse, l’atmosphère s’est nettement dégradée lorsqu’à minuit les militaires ont voulu faire évacuer la place. On a vu arriver des hommes cagoulés, des véhicules de la police militaire avec des armes à l’intérieur, et certains militaires ont sorti leurs Tazers. Ce sont les mêmes qui m’ont arrêtée vers minuit sur la place et ont exigé la suppression de la plupart de mes photos de la journée. 

Depuis mon balcon j’ai vu des manifestants fuyant devant les militaires qui les poursuivaient. A 2h du matin des coups de feu ont éclaté ensuite, puis on a entendu des hélicoptères au dessus du centre ville, et des manœuvres des chars de l’armée dans le quartier. Sur Facebook dans la nuit, j’ai lu des appels à « dénoncer la trahison de l’armée » et  à protester dès le lendemain.Un peu plus tard encore dans la nuit, toujours sur Facebook, le Conseil suprême des forces armées a publié des excuses et affirmé que ces incidents n’étaient pas intentionnels, ce qui est difficilement crédible...

8 mars : journée des droits des femmes

Les jours suivants, la tension n’a cessé de monter. Lors de la manifestation du 8 mars les femmes se sont rassemblées sur un terre-plein pour brandir affiches et banderoles, mais il a fallu que des jeunes hommes du mouvement leur servent de cordon de sécurité face à une centaine d’hommes, plutôt jeunes, qui scandaient des slogans ironiques à leur encontre comme : « Suzanne, Suzanne !!! », renvoyant ainsi les revendications féministes aux bonnes œuvres de l’épouse de Moubarak.


Les coulisses de l’actu

Mais il y a aussi tout ce qu’on ne voit pas en se promenant sur la place, et c’est toute la limite d'un témoignage comme le mien qui n’est pas un travail de journaliste, il faut en avoir conscience. Le lendemain de cette manifestation, le 9 mars, il y a eu une évacuation de la place par les militaires et de jeunes activistes ont été arrêtés au musée archéologique du Caire. 
En fait, ce sont 190 insurgé.e.s qui ont été arrêté.e.s ce 9 mars et l’armée a refusé d’informer sur leur lieu de détention et de leur permettre de rencontrer des avocats. Ces détenus que la télévision nationale a décrit comme des voyous, ont raconté avoir été enfermés dans le bâtiment du musée, et « frappés violemment avec des bâtons et des tazers ». Le chanteur Ramy Issam, en témoigne dans une chanson « manifestant mais pas voyou » chantée ici sur la place.

Mais je n’ai su que le 23 mars, lors de la parution du rapport d’Amnesty (suisse) le sort réel des jeunes militants et surtout militantes. Alaa al-Aswani, le romancier égyptien désormais interdit de retour dans son pays, a récolté les témoignages de six de ces jeunes filles sur les 18 qui ont subi le même traitement, dans son dernier roman « J’ai couru vers le Nil ».

nom de la photo

Alaa al-Aswani et son dernier roman

Le témoignage de Saïda Ahmed est à lire p. 263-265

La version officielle, donnée par le chef du renseignement militaire aux enquêteurs d’Amnysty est que le but de ces ignobles tests est (je cite) d’éviter que les manifestantes arrêtées n’accusent l’armée de viol, ainsi que de démasquer les prostituées. Ce chef du renseignement n’est autre que le général al-Sissi, alors membre du CSFA et qui allait devenir le dictateur sanguinaire que l’on sait. Les témoignages rassemblés par les ONG et ceux transcrits par Alaa al-Aswani montrent que ces tests de virginité, effectués dans des conditions de violence tota, entrent en effet dans une mécanique de torture physique et psychologique. Cette mise à mal de la dignité des femmes vise bien sûr  à détruire toute velléité révolutionnaire.


Referendum

Un référendum sur les amendements à la constitution  eu lieu le 19 mars. Les amendements principaux sont liés aux critères d’éligibilité du président de la république (article 76), à la durée de son mandat (77), à la nomination du vice-président (139). L’article 179 sur le « terrorisme » qui donnait des pouvoirs absolus au chef de l’état est supprimé et l’article 148 interdit maintenant de prolonger l’état d’urgence plus de 6 mois sans organiser un référendum populaire. 
Les « Frères » ont applaudi à ce projet qui maintient intact l’article 2 : « L’Islam est la religion de l’Etat et sa langue officielle est l’arabe ; les principes de la loi islamique constituent la source principale de la législation« . 
Appellent à voter oui : l’actuel gouvernement, le PND, les responsables de l’ancien régime, de nombreux hommes d’affaires et les Frères Musulmans.

nom de la photo

Jour du refus

Appellent à voter non (lâ’ en arabe) pratiquement toutes les autres forces politiques et de nombreuses personnalités : le Wafd (parti de la délégation), le parti nassérien, le mouvement des jeunes du 25 janvier, celui du « 6 avril », le Tagammou (parti du rassemblement, « socialiste »),  le Rassemblement national pour le changement , le parti el-ghad (d’Ayman Nour), le parti du Front, le parti communiste égyptien, le mouvement d’el-Baradei, le Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux, le Mouvement des égyptiennes pour le changement.

nom de la photo

Sur la banderole, un immense lâ' (non)

De nombreux artistes et personnalités médiatiques ont appelé publiquement à voter  « Non » comme sur cette video qui n'a pas été supprimée par la censure.  
Précédé par un immense rassemblement la veille, appelé jour du refus, le jour du vote a été une énorme mobilisation populaire avec des files d’attente jamais vues devant les bureaux de vote.. Les gens heureux de voter semblaient tous avoir voté non. 

nom de la photo

La queue devant les bureaux de vote

Mais le lendemain, les résultats donnent 77 % au Oui.</description>
      <author>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</author>
      <categories>Culture</categories>
      <categories>Société</categories>
      <enclosure url="https://lacledesondes.fr/audio/chroniques-d-une-revolution-egyptienne-2021-01-255.mp3"/>
      <pubDate>Mon Jan 25 2021 01:00:00 GMT+0100 (heure normale d’Europe centrale)</pubDate>
      <guid>https://lacledesondes.fr/audio/chroniques-d-une-revolution-egyptienne-2021-01-255.mp3</guid>
      <itunes:title>Révolution égyptienne (6) : Cette nuit où l'armée trahit</itunes:title>
      <itunes:image href="https://www.lacledesondes.fr/static/img/emissions/jilBS9XM.jpg"/>
      <itunes:author>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:author>
      <itunes:explicit>no</itunes:explicit>
      <itunes:keywords>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:keywords>
      <itunes:subtitle>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:subtitle>
      <itunes:summary>Après le 11 février, la place est restée occupée par des insurgés et la vie de la ville a continué d’être rythmée par les rassemblements du vendredi. 

Jour du nettoyage

Le 25 février, la manifestation, baptisée « jour du nettoyage »  est encore joyeuse et déterminée. Si l’enthousiasme du 12 février n’est pas retombé, les corrompus sont toujours là, le régime est encore globalement en place et le nom de Chafiq, l’actuel premier ministre est de plus en plus souvent conspué comme sur cette banderole que l’on retrouve en plusieurs endroits de la place.

nom de la photo

Le gouvernement Chafiq dehors, dehors ; nous voulons un gouvernement libre, libre 

Les égyptiens ont conscience que rien n’est vraiment gagné. Comme si toutes ces contradictions s’exacerbaient à grande vitesse, l’atmosphère s’est nettement dégradée lorsqu’à minuit les militaires ont voulu faire évacuer la place. On a vu arriver des hommes cagoulés, des véhicules de la police militaire avec des armes à l’intérieur, et certains militaires ont sorti leurs Tazers. Ce sont les mêmes qui m’ont arrêtée vers minuit sur la place et ont exigé la suppression de la plupart de mes photos de la journée. 

Depuis mon balcon j’ai vu des manifestants fuyant devant les militaires qui les poursuivaient. A 2h du matin des coups de feu ont éclaté ensuite, puis on a entendu des hélicoptères au dessus du centre ville, et des manœuvres des chars de l’armée dans le quartier. Sur Facebook dans la nuit, j’ai lu des appels à « dénoncer la trahison de l’armée » et  à protester dès le lendemain.Un peu plus tard encore dans la nuit, toujours sur Facebook, le Conseil suprême des forces armées a publié des excuses et affirmé que ces incidents n’étaient pas intentionnels, ce qui est difficilement crédible...

8 mars : journée des droits des femmes

Les jours suivants, la tension n’a cessé de monter. Lors de la manifestation du 8 mars les femmes se sont rassemblées sur un terre-plein pour brandir affiches et banderoles, mais il a fallu que des jeunes hommes du mouvement leur servent de cordon de sécurité face à une centaine d’hommes, plutôt jeunes, qui scandaient des slogans ironiques à leur encontre comme : « Suzanne, Suzanne !!! », renvoyant ainsi les revendications féministes aux bonnes œuvres de l’épouse de Moubarak.


Les coulisses de l’actu

Mais il y a aussi tout ce qu’on ne voit pas en se promenant sur la place, et c’est toute la limite d'un témoignage comme le mien qui n’est pas un travail de journaliste, il faut en avoir conscience. Le lendemain de cette manifestation, le 9 mars, il y a eu une évacuation de la place par les militaires et de jeunes activistes ont été arrêtés au musée archéologique du Caire. 
En fait, ce sont 190 insurgé.e.s qui ont été arrêté.e.s ce 9 mars et l’armée a refusé d’informer sur leur lieu de détention et de leur permettre de rencontrer des avocats. Ces détenus que la télévision nationale a décrit comme des voyous, ont raconté avoir été enfermés dans le bâtiment du musée, et « frappés violemment avec des bâtons et des tazers ». Le chanteur Ramy Issam, en témoigne dans une chanson « manifestant mais pas voyou » chantée ici sur la place.

Mais je n’ai su que le 23 mars, lors de la parution du rapport d’Amnesty (suisse) le sort réel des jeunes militants et surtout militantes. Alaa al-Aswani, le romancier égyptien désormais interdit de retour dans son pays, a récolté les témoignages de six de ces jeunes filles sur les 18 qui ont subi le même traitement, dans son dernier roman « J’ai couru vers le Nil ».

nom de la photo

Alaa al-Aswani et son dernier roman

Le témoignage de Saïda Ahmed est à lire p. 263-265

La version officielle, donnée par le chef du renseignement militaire aux enquêteurs d’Amnysty est que le but de ces ignobles tests est (je cite) d’éviter que les manifestantes arrêtées n’accusent l’armée de viol, ainsi que de démasquer les prostituées. Ce chef du renseignement n’est autre que le général al-Sissi, alors membre du CSFA et qui allait devenir le dictateur sanguinaire que l’on sait. Les témoignages rassemblés par les ONG et ceux transcrits par Alaa al-Aswani montrent que ces tests de virginité, effectués dans des conditions de violence tota, entrent en effet dans une mécanique de torture physique et psychologique. Cette mise à mal de la dignité des femmes vise bien sûr  à détruire toute velléité révolutionnaire.


Referendum

Un référendum sur les amendements à la constitution  eu lieu le 19 mars. Les amendements principaux sont liés aux critères d’éligibilité du président de la république (article 76), à la durée de son mandat (77), à la nomination du vice-président (139). L’article 179 sur le « terrorisme » qui donnait des pouvoirs absolus au chef de l’état est supprimé et l’article 148 interdit maintenant de prolonger l’état d’urgence plus de 6 mois sans organiser un référendum populaire. 
Les « Frères » ont applaudi à ce projet qui maintient intact l’article 2 : « L’Islam est la religion de l’Etat et sa langue officielle est l’arabe ; les principes de la loi islamique constituent la source principale de la législation« . 
Appellent à voter oui : l’actuel gouvernement, le PND, les responsables de l’ancien régime, de nombreux hommes d’affaires et les Frères Musulmans.

nom de la photo

Jour du refus

Appellent à voter non (lâ’ en arabe) pratiquement toutes les autres forces politiques et de nombreuses personnalités : le Wafd (parti de la délégation), le parti nassérien, le mouvement des jeunes du 25 janvier, celui du « 6 avril », le Tagammou (parti du rassemblement, « socialiste »),  le Rassemblement national pour le changement , le parti el-ghad (d’Ayman Nour), le parti du Front, le parti communiste égyptien, le mouvement d’el-Baradei, le Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux, le Mouvement des égyptiennes pour le changement.

nom de la photo

Sur la banderole, un immense lâ' (non)

De nombreux artistes et personnalités médiatiques ont appelé publiquement à voter  « Non » comme sur cette video qui n'a pas été supprimée par la censure.  
Précédé par un immense rassemblement la veille, appelé jour du refus, le jour du vote a été une énorme mobilisation populaire avec des files d’attente jamais vues devant les bureaux de vote.. Les gens heureux de voter semblaient tous avoir voté non. 

nom de la photo

La queue devant les bureaux de vote

Mais le lendemain, les résultats donnent 77 % au Oui.</itunes:summary>
      <itunes:duration>00:14:44</itunes:duration>
    </item>
    <item>
      <title>Révolution Egyptienne (3) - Quand la fête de la police allait devenir journée de la colère</title>
      <link>https://www.lacledesondes.fr/emission/archives-chronique-d-une-revolution-egyptienne</link>
      <description>Le Caire, 25/01/2011

Le 25 janvier est un jour férié en raison de la fête nationale de la police. Un appel à en faire  « journée de la colère » circulait depuis plusieurs jours. 
Ce n’est pas une, mais de nombreuses manifestations  qui se sont déroulées, impossible de les dénombrer. Malgré les interdits et les menaces diffusées depuis plusieurs jours, les mises en garde du pape Chenouda et celles du recteur de la mosquée d’al-Azhar, les égyptiens sont massivement descendus dans la rue aujourd’hui, crier leur volonté de changement. 

Non à la misère, non au chômage, non à la torture

Le cortège qui est parti de la rue Ramses, vers 15h au niveau de la rue Abd el Hameed Said (celle où j’habite)  n’avait rien de vraiment organisé. Les slogans s’inventaient sur place « Justice, justice ! », « Non à la pauvreté, non au chômage, non à la torture », « Hosny, Gamal, c’est non ! », « Et un, et deux, c’est le peuple d’Égypte ! » (allusion à la Tunisie) , « Unité du peuple égyptien! » (en écho, sans doute, aux récents événements chrétiens/musulmans). 

Le cortège a réussi à forcer le cordon de policiers qui lui barrait l’accès à l’arrière de la place Tahrir.
video complète ici

Un peu plus tard, 500 personnes se sont retrouvées sur la place Tahrir très hésitants sur la marche à suivre, hélant les badauds et les habitants des alentours en leur demandant de descendre. Enzil ! Enzil !
Puis ceux qui étaient partis de Mohendissine sur la rive gauche du Nil, ont rejoint le rassemblement, via le pont Qasr el Eny acclamés par la foule. Vers 15h30 les effectifs avaient largement triplé. Un canon à eau parti du Mogamma, le bâtiment administratif du fond de la place a traversé la foule à vive allure. Sur le toit du véhicule, un jeune a tenté d’obstruer le canon, applaudi par la foule.  
video canon à eau.

Puis un flic en civil l’a pris à bras le corps. Les deux hommes sont tombés dans la foule, alors que le camion poursuivait sa route. On voit sur la video les femmes organiser spontanément des cordons pour protéger la foule.

Le cortège s’est avancé ensuite vers la place où des manifestants affluaient de toute part. Il s’est mis à grossir de façon exponentielle et la place s’est vite retrouvée noire de monde. Vers 16h la police plutôt affolée qu’agressive, a commencé à tirer des bombes lacrymogènes, sans même prendre le temps de regarder d’où venait le vent… Les policiers en larmes couraient dans tous les sens, tout autant que les manifestants. 

nom de la photo

Flics sous vents contraires

Jamais, depuis deux ans et demi, je n’ai vu une si grande  diversité sociale. On croisait aussi bien des jeunes de quartiers populaires, que des hommes en costumes, des femmes « en cheveux » ou femmes voilées. Dans l’après midi, j’ai pris en photo la pancarte d’un manifestant représentant Ben Ali prenant une gazma (une godasse) dans la figure. 

nom de la photo

En Tunisie et maintenant en Egypte

Nul doute au soir de ce 25 janvier, que la puissance de cette « Journée de la colère », catalys ée par les journées précédentes en Tunisie fera date.
Après minuit des milliers de manifestants sont encore sur la place Tahrir. Entièrement cernée par des policiers, des canons à eau postés dans chacune des rues d’accès, le rassemblement est toujours aussi impressionnant de calme et de détermination. Les allocutions s’enchaînent, entrecoupées de « liberté, liberté » et de « dehors Hosny, dehors Gamal ».

video de la première nuit

Rendez-vous semble pris pour demain midi…

Le 26 j’écris sur mon blog

Malgré les interdictions, les menaces de répression, les fouilles aux abords du centre ville, les dissolutions de rassemblement de plus de quatre personnes, les égyptiens ont réussi à se retrouver vers 16h, rue Ramses, devant la cour suprême de justice pour protester contre la censure, exiger la « fin du régime » et le départ du clan Moubarak.

A 16h20, la police a chargé, à coup de bâtons et de grenades explosives. Les manifestants dispersés un premier temps, ont reformé un cortège quelques minutes plus tard. Des rassemblements de soutien aux manifestants s’étaient  formés devant le syndicat des journalistes, rue Sarwat à 14h puis devant celui des avocats, juste à côté, après la charge de la police.
La connexion internet devient très difficile. J’ajouterai des images dès que possible. Twitter est maintenant bloqué et la connexion sur le réseau Facebook est intermittente.

Internet s’est par la suite complètement bloqué quand Moubarak a décidé de fermer carrément le réseau. C’est à ce moment là que j’ai été contactée par Sophie Duffau, journaliste à Médiapart. Le site d’information créé depuis deux ans développait alors sa partie blog. Sophie,  ancienne camarade de lycée m’a contactée pour me demander de recopier mon blog wordpress sur Mediapart. J’ai accepté et je lui ai fait part de mes difficultés pour mettre en ligne mes videos. 
Elle est alors intervenue auprès des dirigeants de Dailymotion qui m’ont proposé une connexion pour les téléverser et c’est ainsi que j’ai pu mettre en ligne et conserver ces video. Voici pour le making off comme on dit.
 
Jour 3

Revue de presse. Le quotidien Al-Shurûq dénonce la « violence aveugle et la cruauté excessive des forces de sécurité en ce deuxième des jours de la colère ». (L’expression sous entend que nous n’en sommes qu’au début du mouvement). Le journal met à la Une la photo de la charge de la veille rue Ramses et annonce plus de mille arrestations, l’utilisation de balles en caoutchouc lors des poursuites de manifestants. 

Le même jour les medias français parlent de 500 arrestations.

Le Journal ad-Dustur évoque les événements qui se sont déroulés à Alexandrie et surtout à Suez où 4 morts parmi les civils sont à déplorer. Il signale aussi 90 arrestations parmi les journalistes du Caire dont 5 parmi ceux du Dustur. En page 2 Suez est comparée à Sidi Bouzid en raison de la violence des affrontements qui ont eu lieu. Il y aurait des dizaines de blessés et un ami égyptien présent là-bas me confirme sur FB qu’on a assisté à de véritables combats de rue contre une police déchaînée.

nom de la photo

Revue de presse du 27 janvier

Jour 4 : vendredi 28

Dès la fin de la prière, je vois des gens arriver de partout rue Ramses, rue Champollion, rue Maarouf. Le cortège grossit, mais il est coincé entre le barrage de police au Nord et le barrage au Sud à l’entrée de la place Talaat Harb. 
13h40 Tirs de grenades nourris devant l’Excelsior dans notre direction. Un véhicule blindé fonce dans Talaat Harb depuis le Nord et fend la foule en tirant des lacrymo. Horrifiés, les manifestants attrapent des barrières de sécurité et les balancent devant les roues du véhicule. Ils parviennent à le stopper en criant « selmiya, selmiya » (nous sommes pacifiques).

video ici

13h50 - Un des manifestants s’énerve, ramasse un pavé et se rue vers le cordon de police. Les autres l’arrêtent le calment et lui font reposer son pavé. C’est la seule tentative d’agression de la part des manifestants que j’ai pu voir dans la journée.

14h00 - Beaucoup de confusion sur Talaat Harb. Des groupes continuent d’arriver, mais il y a tellement de vapeurs lacrymogènes que tout le monde s’éparpille en toussant. Je rentre dans un des rares magasins de vêtements ouverts. Je commence à discuter avec le propriétaire : pourquoi n’a-t-il pas fermé comme les autres ? Il me répond d’un air désolé que son rideau de fer est cassé, et comme son magasin est entièrement vitré, il se sent obligé de rester pour éviter le pire. Mais il est d’accord avec les manifestants : « Trente ans que Mubarak est là, on n’en peut plus. Qu’il dégage (irhal) ! » Je lui fait écho en français « Dégage !», oui dit-il en riant, comme à Tunis.

14h30 - Sur la place Talaat Harb  le cortège se reforme, après de longues hésitations des manifestants, peu organisés, sans mégaphone et visiblement sans leader.  Entre les attaques de police, l’ambiance est bon enfant. On s’offre des gâteaux, des bouteilles d’eau, des sodas. Le kiosquier distribue des chips. Les gens sont de simples gens, qui descendent dans la rue pour la première fois.

15h15 - Depuis la rue Bassiouny, je vois la place Talaat Harb envahie de jeunes, qui ont réussi à repousser le cordon de police. Puis la police reprend du poil de la bête et les chasse. Les jeunes ouvrent un entrepôt dans lequel il y a des barrières anti-émeutes. Ils prennent ces barrières et les traînent avec eux, les mettent en travers du chemin pour empêcher les blindés de passer. La police les enlève et tire presque à bout portant des lacrymo vers le groupe puis vers les rues latérales. Les jeunes détalent en courant, tout en emportant d’autres barrières, la seule arme défensive qu’ils peuvent se procurer. Un jeune reste à la traîne, il est black, les flics le frappent à coup de bâton.

15h30 - Je fais une pause dans un petit bistrot populaire : Tout le monde regarde Al-Jazeera sur un petit écran, le visage tendu. 

16h - Je repars dans la direction de Taharir. Mais l’accès est bouché par un cordon qui semble avoir encerclé un gros groupe devant le café Riche. 

16h15 - Les policiers qui sont devant l’Excelsior viennent vers nous, et tirent de nombreuses grenades dans notre direction. Je reste quelques secondes de trop. En partant je trouve un kiosque ouvert qui vend encore des kleenex et il faut faire la queue tellement la demande est grande.
Devant Kazaz, le fast-food égyptien : nouvelle charge de grenades. Je m’enfuis vers le quartier de la Bourse, je ne vois plus rien, on m’agrippe et on me fait rentrer dans le bas d’un immeuble. Un homme me verse du vinaigre blanc dans mon écharpe pour filtrer les vapeurs, une femme me lave les yeux avec du Coca, il paraît que ça apaise. Effectivement, la brûlure cesse plus vite que les autres fois. On échange des gâteaux, des mouchoirs, un gamin me file un oignon, et m’explique comment soigner le mal par le mal…j’hésite. Je repars avec l’écharpe trempée de vinaigre sur le nez : c’est très efficace.

16h45 - Rue Hoda Sha’rawy. Nous sommes environ 500, encore bloqués des deux côtés. Je discute avec un groupe de jeunes qui me voit prendre des notes. « Tu es journaliste, dit leur ce qui se passe ici, qu’il n’y a aucune liberté dans ce pays. Nous ne faisons rien de mal. Nous voulons seulement la liberté ». Ils entonnent « Horreya, Horreya ! ». 

Un jeune rejoint le groupe en larme, pas seulement à cause des grenades. Il vient de perdre son ami, qu’il a laissé pour mort, après une charge de police où il a été frappé à la tête. Il me montre la video réalisée avec son portable, me demande de filmer son propre écran. On voit bien un corps inanimé par terre. 
Une jeune fille  reste discuter avec moi et me dit en me montrant le cortège qui repasse devant nous : « Tu as vu toutes ces femmes parmi les manifestants ? Elles n’ont pas peur ».  Elle me raconte que ce matin, à Guizeh, 4000 femmes de ce quartier populaire se sont rassemblées devant une mosquée, juste après la prière de l’aube et avant que les forces de sécurité n’arrivent. 

L’un des jeunes me demande de quelle nationalité je suis. Lorsque je lui dit que je suis française, il me parle immédiatement de la ministre (Alliot-Marie) qui est allée récemment à Gaza et qui soutient les israéliens, contre les palestiniens. Un autre ajoute qu’elle a aussi soutenu Ben Ali. Mais pourquoi la France a-t-elle cette position alors que c’est un pays de liberté ? Je fais la moue. 
On discute de la position d’Israël face à la poussée démocratique du Moyen-Orient. Pourquoi les pays occidentaux soutiennent-ils à ce point Israël ? La discussion va bon train. « Demain nous devrions faire la grève générale, comme vous faites parfois en France ». 

 A l’écart, un jeune me montre les bombes de gaz qu’il a ramassées : les petites sont égyptiennes, les grosses marquées « riot » américaines. 

nom de la photo

Lacrymo Riot américaines

17h30 - J’arrive vers Bad el-Luq. Je discute avec un homme d’une quarantaine d’années, qui me dit qu’il a vu mourir un jeune homme, tapé par les policiers. 
Il m’entraîne vers la rue où il l’a vu tomber, pour que je témoigne. Il reste les cotons et le T-shirt ensanglantés. Je prends en photo. « Dis leur que nous, nous n’avons rien fait aux policiers. Ce sont eux qui nous tapent et veulent nous tuer ! ».

nom de la photo

T-shirt ensanglanté

19h00 - J’apprends qu’il y a eu des affrontements violents vers Sayida Zeinad, sur Qasr el-Einy. Un incendie au siège du PND, près du musée, un autre au commissariat de Khalifa, près de la citadelle.

20h00 - Les hélicoptères commencent à tourner dans le ciel.

20h33 - Des clameurs dans la rue Talaat Harb, au passage des hélicos : « selmiya, selmiya ».

22h40 - On entend des véhicules lourds à nouveau.


</description>
      <author>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</author>
      <categories>Culture</categories>
      <categories>Société</categories>
      <enclosure url="https://lacledesondes.fr/audio/chroniques-d-une-revolution-egyptienne-2021-01-20A.mp3"/>
      <pubDate>Wed Jan 20 2021 01:00:00 GMT+0100 (heure normale d’Europe centrale)</pubDate>
      <guid>https://lacledesondes.fr/audio/chroniques-d-une-revolution-egyptienne-2021-01-20A.mp3</guid>
      <itunes:title>Révolution Egyptienne (3) - Quand la fête de la police allait devenir journée de la colère</itunes:title>
      <itunes:image href="https://www.lacledesondes.fr/static/img/emissions/jilBS9XM.jpg"/>
      <itunes:author>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:author>
      <itunes:explicit>no</itunes:explicit>
      <itunes:keywords>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:keywords>
      <itunes:subtitle>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:subtitle>
      <itunes:summary>Le Caire, 25/01/2011

Le 25 janvier est un jour férié en raison de la fête nationale de la police. Un appel à en faire  « journée de la colère » circulait depuis plusieurs jours. 
Ce n’est pas une, mais de nombreuses manifestations  qui se sont déroulées, impossible de les dénombrer. Malgré les interdits et les menaces diffusées depuis plusieurs jours, les mises en garde du pape Chenouda et celles du recteur de la mosquée d’al-Azhar, les égyptiens sont massivement descendus dans la rue aujourd’hui, crier leur volonté de changement. 

Non à la misère, non au chômage, non à la torture

Le cortège qui est parti de la rue Ramses, vers 15h au niveau de la rue Abd el Hameed Said (celle où j’habite)  n’avait rien de vraiment organisé. Les slogans s’inventaient sur place « Justice, justice ! », « Non à la pauvreté, non au chômage, non à la torture », « Hosny, Gamal, c’est non ! », « Et un, et deux, c’est le peuple d’Égypte ! » (allusion à la Tunisie) , « Unité du peuple égyptien! » (en écho, sans doute, aux récents événements chrétiens/musulmans). 

Le cortège a réussi à forcer le cordon de policiers qui lui barrait l’accès à l’arrière de la place Tahrir.
video complète ici

Un peu plus tard, 500 personnes se sont retrouvées sur la place Tahrir très hésitants sur la marche à suivre, hélant les badauds et les habitants des alentours en leur demandant de descendre. Enzil ! Enzil !
Puis ceux qui étaient partis de Mohendissine sur la rive gauche du Nil, ont rejoint le rassemblement, via le pont Qasr el Eny acclamés par la foule. Vers 15h30 les effectifs avaient largement triplé. Un canon à eau parti du Mogamma, le bâtiment administratif du fond de la place a traversé la foule à vive allure. Sur le toit du véhicule, un jeune a tenté d’obstruer le canon, applaudi par la foule.  
video canon à eau.

Puis un flic en civil l’a pris à bras le corps. Les deux hommes sont tombés dans la foule, alors que le camion poursuivait sa route. On voit sur la video les femmes organiser spontanément des cordons pour protéger la foule.

Le cortège s’est avancé ensuite vers la place où des manifestants affluaient de toute part. Il s’est mis à grossir de façon exponentielle et la place s’est vite retrouvée noire de monde. Vers 16h la police plutôt affolée qu’agressive, a commencé à tirer des bombes lacrymogènes, sans même prendre le temps de regarder d’où venait le vent… Les policiers en larmes couraient dans tous les sens, tout autant que les manifestants. 

nom de la photo

Flics sous vents contraires

Jamais, depuis deux ans et demi, je n’ai vu une si grande  diversité sociale. On croisait aussi bien des jeunes de quartiers populaires, que des hommes en costumes, des femmes « en cheveux » ou femmes voilées. Dans l’après midi, j’ai pris en photo la pancarte d’un manifestant représentant Ben Ali prenant une gazma (une godasse) dans la figure. 

nom de la photo

En Tunisie et maintenant en Egypte

Nul doute au soir de ce 25 janvier, que la puissance de cette « Journée de la colère », catalys ée par les journées précédentes en Tunisie fera date.
Après minuit des milliers de manifestants sont encore sur la place Tahrir. Entièrement cernée par des policiers, des canons à eau postés dans chacune des rues d’accès, le rassemblement est toujours aussi impressionnant de calme et de détermination. Les allocutions s’enchaînent, entrecoupées de « liberté, liberté » et de « dehors Hosny, dehors Gamal ».

video de la première nuit

Rendez-vous semble pris pour demain midi…

Le 26 j’écris sur mon blog

Malgré les interdictions, les menaces de répression, les fouilles aux abords du centre ville, les dissolutions de rassemblement de plus de quatre personnes, les égyptiens ont réussi à se retrouver vers 16h, rue Ramses, devant la cour suprême de justice pour protester contre la censure, exiger la « fin du régime » et le départ du clan Moubarak.

A 16h20, la police a chargé, à coup de bâtons et de grenades explosives. Les manifestants dispersés un premier temps, ont reformé un cortège quelques minutes plus tard. Des rassemblements de soutien aux manifestants s’étaient  formés devant le syndicat des journalistes, rue Sarwat à 14h puis devant celui des avocats, juste à côté, après la charge de la police.
La connexion internet devient très difficile. J’ajouterai des images dès que possible. Twitter est maintenant bloqué et la connexion sur le réseau Facebook est intermittente.

Internet s’est par la suite complètement bloqué quand Moubarak a décidé de fermer carrément le réseau. C’est à ce moment là que j’ai été contactée par Sophie Duffau, journaliste à Médiapart. Le site d’information créé depuis deux ans développait alors sa partie blog. Sophie,  ancienne camarade de lycée m’a contactée pour me demander de recopier mon blog wordpress sur Mediapart. J’ai accepté et je lui ai fait part de mes difficultés pour mettre en ligne mes videos. 
Elle est alors intervenue auprès des dirigeants de Dailymotion qui m’ont proposé une connexion pour les téléverser et c’est ainsi que j’ai pu mettre en ligne et conserver ces video. Voici pour le making off comme on dit.
 
Jour 3

Revue de presse. Le quotidien Al-Shurûq dénonce la « violence aveugle et la cruauté excessive des forces de sécurité en ce deuxième des jours de la colère ». (L’expression sous entend que nous n’en sommes qu’au début du mouvement). Le journal met à la Une la photo de la charge de la veille rue Ramses et annonce plus de mille arrestations, l’utilisation de balles en caoutchouc lors des poursuites de manifestants. 

Le même jour les medias français parlent de 500 arrestations.

Le Journal ad-Dustur évoque les événements qui se sont déroulés à Alexandrie et surtout à Suez où 4 morts parmi les civils sont à déplorer. Il signale aussi 90 arrestations parmi les journalistes du Caire dont 5 parmi ceux du Dustur. En page 2 Suez est comparée à Sidi Bouzid en raison de la violence des affrontements qui ont eu lieu. Il y aurait des dizaines de blessés et un ami égyptien présent là-bas me confirme sur FB qu’on a assisté à de véritables combats de rue contre une police déchaînée.

nom de la photo

Revue de presse du 27 janvier

Jour 4 : vendredi 28

Dès la fin de la prière, je vois des gens arriver de partout rue Ramses, rue Champollion, rue Maarouf. Le cortège grossit, mais il est coincé entre le barrage de police au Nord et le barrage au Sud à l’entrée de la place Talaat Harb. 
13h40 Tirs de grenades nourris devant l’Excelsior dans notre direction. Un véhicule blindé fonce dans Talaat Harb depuis le Nord et fend la foule en tirant des lacrymo. Horrifiés, les manifestants attrapent des barrières de sécurité et les balancent devant les roues du véhicule. Ils parviennent à le stopper en criant « selmiya, selmiya » (nous sommes pacifiques).

video ici

13h50 - Un des manifestants s’énerve, ramasse un pavé et se rue vers le cordon de police. Les autres l’arrêtent le calment et lui font reposer son pavé. C’est la seule tentative d’agression de la part des manifestants que j’ai pu voir dans la journée.

14h00 - Beaucoup de confusion sur Talaat Harb. Des groupes continuent d’arriver, mais il y a tellement de vapeurs lacrymogènes que tout le monde s’éparpille en toussant. Je rentre dans un des rares magasins de vêtements ouverts. Je commence à discuter avec le propriétaire : pourquoi n’a-t-il pas fermé comme les autres ? Il me répond d’un air désolé que son rideau de fer est cassé, et comme son magasin est entièrement vitré, il se sent obligé de rester pour éviter le pire. Mais il est d’accord avec les manifestants : « Trente ans que Mubarak est là, on n’en peut plus. Qu’il dégage (irhal) ! » Je lui fait écho en français « Dégage !», oui dit-il en riant, comme à Tunis.

14h30 - Sur la place Talaat Harb  le cortège se reforme, après de longues hésitations des manifestants, peu organisés, sans mégaphone et visiblement sans leader.  Entre les attaques de police, l’ambiance est bon enfant. On s’offre des gâteaux, des bouteilles d’eau, des sodas. Le kiosquier distribue des chips. Les gens sont de simples gens, qui descendent dans la rue pour la première fois.

15h15 - Depuis la rue Bassiouny, je vois la place Talaat Harb envahie de jeunes, qui ont réussi à repousser le cordon de police. Puis la police reprend du poil de la bête et les chasse. Les jeunes ouvrent un entrepôt dans lequel il y a des barrières anti-émeutes. Ils prennent ces barrières et les traînent avec eux, les mettent en travers du chemin pour empêcher les blindés de passer. La police les enlève et tire presque à bout portant des lacrymo vers le groupe puis vers les rues latérales. Les jeunes détalent en courant, tout en emportant d’autres barrières, la seule arme défensive qu’ils peuvent se procurer. Un jeune reste à la traîne, il est black, les flics le frappent à coup de bâton.

15h30 - Je fais une pause dans un petit bistrot populaire : Tout le monde regarde Al-Jazeera sur un petit écran, le visage tendu. 

16h - Je repars dans la direction de Taharir. Mais l’accès est bouché par un cordon qui semble avoir encerclé un gros groupe devant le café Riche. 

16h15 - Les policiers qui sont devant l’Excelsior viennent vers nous, et tirent de nombreuses grenades dans notre direction. Je reste quelques secondes de trop. En partant je trouve un kiosque ouvert qui vend encore des kleenex et il faut faire la queue tellement la demande est grande.
Devant Kazaz, le fast-food égyptien : nouvelle charge de grenades. Je m’enfuis vers le quartier de la Bourse, je ne vois plus rien, on m’agrippe et on me fait rentrer dans le bas d’un immeuble. Un homme me verse du vinaigre blanc dans mon écharpe pour filtrer les vapeurs, une femme me lave les yeux avec du Coca, il paraît que ça apaise. Effectivement, la brûlure cesse plus vite que les autres fois. On échange des gâteaux, des mouchoirs, un gamin me file un oignon, et m’explique comment soigner le mal par le mal…j’hésite. Je repars avec l’écharpe trempée de vinaigre sur le nez : c’est très efficace.

16h45 - Rue Hoda Sha’rawy. Nous sommes environ 500, encore bloqués des deux côtés. Je discute avec un groupe de jeunes qui me voit prendre des notes. « Tu es journaliste, dit leur ce qui se passe ici, qu’il n’y a aucune liberté dans ce pays. Nous ne faisons rien de mal. Nous voulons seulement la liberté ». Ils entonnent « Horreya, Horreya ! ». 

Un jeune rejoint le groupe en larme, pas seulement à cause des grenades. Il vient de perdre son ami, qu’il a laissé pour mort, après une charge de police où il a été frappé à la tête. Il me montre la video réalisée avec son portable, me demande de filmer son propre écran. On voit bien un corps inanimé par terre. 
Une jeune fille  reste discuter avec moi et me dit en me montrant le cortège qui repasse devant nous : « Tu as vu toutes ces femmes parmi les manifestants ? Elles n’ont pas peur ».  Elle me raconte que ce matin, à Guizeh, 4000 femmes de ce quartier populaire se sont rassemblées devant une mosquée, juste après la prière de l’aube et avant que les forces de sécurité n’arrivent. 

L’un des jeunes me demande de quelle nationalité je suis. Lorsque je lui dit que je suis française, il me parle immédiatement de la ministre (Alliot-Marie) qui est allée récemment à Gaza et qui soutient les israéliens, contre les palestiniens. Un autre ajoute qu’elle a aussi soutenu Ben Ali. Mais pourquoi la France a-t-elle cette position alors que c’est un pays de liberté ? Je fais la moue. 
On discute de la position d’Israël face à la poussée démocratique du Moyen-Orient. Pourquoi les pays occidentaux soutiennent-ils à ce point Israël ? La discussion va bon train. « Demain nous devrions faire la grève générale, comme vous faites parfois en France ». 

 A l’écart, un jeune me montre les bombes de gaz qu’il a ramassées : les petites sont égyptiennes, les grosses marquées « riot » américaines. 

nom de la photo

Lacrymo Riot américaines

17h30 - J’arrive vers Bad el-Luq. Je discute avec un homme d’une quarantaine d’années, qui me dit qu’il a vu mourir un jeune homme, tapé par les policiers. 
Il m’entraîne vers la rue où il l’a vu tomber, pour que je témoigne. Il reste les cotons et le T-shirt ensanglantés. Je prends en photo. « Dis leur que nous, nous n’avons rien fait aux policiers. Ce sont eux qui nous tapent et veulent nous tuer ! ».

nom de la photo

T-shirt ensanglanté

19h00 - J’apprends qu’il y a eu des affrontements violents vers Sayida Zeinad, sur Qasr el-Einy. Un incendie au siège du PND, près du musée, un autre au commissariat de Khalifa, près de la citadelle.

20h00 - Les hélicoptères commencent à tourner dans le ciel.

20h33 - Des clameurs dans la rue Talaat Harb, au passage des hélicos : « selmiya, selmiya ».

22h40 - On entend des véhicules lourds à nouveau.


</itunes:summary>
      <itunes:duration>00:14:50</itunes:duration>
    </item>
    <item>
      <title>La révolution egyptienne ne surgit pas de nulle part (2) : la répression de 2009-2010</title>
      <link>https://www.lacledesondes.fr/emission/archives-chronique-d-une-revolution-egyptienne</link>
      <description> La chanson Midan at-tahrir

Avant d’aller plus loin dans le rappel des évènements qui ont précédé le 25 janvier 2011, je dois répondre à une question : quel est ce superbe morceau qui sert de jingle à l’émission ? C’est une chanson qui a été composée sur la place Tahrir, pendant la révolution. L’auteur des paroles est Mohamed Zanaty, un poète et ami. La musique est de Hatem Ezzat, compositeur et joueur de oud, et l’interprétation est celle du groupe Salsabil, composé de Hatem Ezzat et Fatma Mohamed Ali (photo). Pour ceux d’entre vous qui fréquentent le festival Planète, rive droite, le groupe Salsabil est venu y chanter en 2014.

nom de la photo

 Fatma et Hatem à Bordeaux en 2014


J’avais prévu de demander un témoignage à Mohamed dans l’une de ces chroniques. Ce ne sera sans doute pas possible car il est cloué au lit par le Covid depuis deux semaines déjà. Il n’a pas eu de place à l’hôpital puisque le système de santé égyptien est totalement sous-calibré et de toutes façons inaccessible à la plupart des égyptiens hormis les hôpitaux publics totalement délabrés. Mohamed  se soigne donc chez lui et guérit lentement, mais il n’a pas encore retrouvé la voix. Nous lui souhaitons un prompt rétablissement.

Pour revenir à la chanson, que dit-elle ? 

 « Mon adresse n’est plus notre maison, mon adresse est la place Tahrir/ Le sang s’est vidé du corps des martyrs de la place Tahrir/ Ce nom est celui que mon âme a choisi/ Je suis le fils de la place Tahrir ». 

Cette chanson a eu un succès énorme, et elle est connue de la plupart de ceux qui ont occupé cette place en 2011. 

Nous avons vu hier comment s’est déroulée la grande grève du 6 avril 2008. Elle devait être suivie par une réplique le 4 mai qui n’a pas vraiment eu lieu. Et pour cause. Une énorme répression a suivi le 6 avril, et les arrestations n’ont pas cessé . Mubarak a aussi tenté de désamorcer la bombe qui se préparait en annonçant la semaine dernière une hausse de 30% des salaires de fonctionnaires, et l’octroi de 15 millions de cartes d’approvisionnement supplémentaires ! De quoi désengorger les files d’attentes de plus en plus longues devant les algeco qui délivrent le pain subventionné par l’État.

nom de la photo


Le pain

Le pain en égyptien se dit 'aîch, et c’est le même mot pour dire « la vie ». Cette galette à base de farine grossière est la nourriture de base des égyptiens. Il suffit d’un peu de sauce tomate, ou de fèves bouillies (le foul) ou d’huile et d’herbes aromatiques (za’atar) pour qu’il se transforme en festin de roi. Mais même ce repas frugal devient inaccessible au point que circule sur les réseaux une image qui fait fureur. On y voit l’épouse du fils du président (Gamal Mubarak) lui glisser à l’oreille :

nom de la photo

S’ils ne trouvent pas de pain, ya Gimy, dis-leur de manger des gâteaux !

Deux remarques sur cette image :

1. Dans l’Egypte de Moubarak on peut parodier le fils du président, critiquer le régime (au moins par allusions) et faire des reportages sur les manifestations, sur la faim. Mais on risque la prison (et la torture puisqu’elle est systématique) si on critique Moubarak lui-même. Dans l’Egypte de Sissi, on va en prison dans tous les cas que je viens d’énumérer, et bien d’autres.

2. La phrase qui est prêtée à l’épouse de Gamal est bien sûr une parodie de celle attribuée à Marie-Antoinette. La référence à la Révolution française est très forte en Egypte et elle sera vivace pendant tous les événements qui vont suivre.

 6 avril 2009

Le 6 avril 2009 une grève générale était annoncée qui n’a pas eu lieu. Pourtant la mobilisation était importante chez les personnels administratifs du ministère de l’éducation et de l’enseignement, dans les usines de Mahalla, dans une grosse entreprise de céramique au Fayoum, dans de nombreuses universités.

Quelques partis de « gauche » ont annoncé leur soutien mais l’organisation des Frères musulmans a annoncé il y a plusieurs jours qu’elle se désolidarisait du mouvement en raison de l’absence d’orientation claire de l’appel. 

La confrérie se retrouve dans son rôle traditionnel de briseuse de grève. Elle est une opposition identifiée comme telle par le pouvoir ; c’est une situation qui arrange les deux parties car elle sert à faire taire les oppositions laïques et démocratiques. Mais elle est aussi violemment réprimée à certaines occasions, ce qui nourrit la révolte de nombreux jeunes qui rejoignent, épisodiquement, les rangs de la confrérie. Si on ajoute à ça l’énorme travail d’action sociale dans les quartiers les plus déshérités, un travail essentiel puisque l’État a abandonné toutes ses missions d’aide sociale et de solidarité, on a un cocktail sans équivalent chez nous, quelque chose entre la Cfdt et le RN, captant les revendications pour les trahir ensuite voire les détourner dans de fausses colères. 

 La gauche en Egypte 

Le Parti socialiste égyptien qui s’est constitué en 1921, est l’écho du courant internationaliste qui a suivi la révolution de 1917. Il est irrigué par le cosmopolitisme de la société égyptienne des années 20, notamment à Alexandrie. Ses fondateurs sont un artisan juif né en Palestine (Joseph Rosenthal) et des intellectuels grecs. Le programme du parti appelle à la libération de la tutelle anglaise ainsi qu’à la propriété commune des moyens de production et à une éducation gratuite et obligatoire. Rien de bien différent des autres  partis socialistes et communistes en cours de formation partout dans le monde à cette époque.

nom de la photo

 Un numéro intéressant des cahiers d'histoire

Ce qui est plus étonnant c’est comment ce parti (et le mouvement syndical qu’il a irrigué) s’est trouvé d’emblée en opposition avec le mouvement nationaliste symbolisé par le Wafd (le parti de la délégation, un parti bourgeois) et comment ce dernier l’a même écrasé. Le soulèvement de 1919 mené par le Wafd contre les anglais et les massacres qui ont suivi ont laissé énormément de traces dans la mémoire collective égyptienne. 

Le PCE né en 1923 rassemblait les minorités grecques, arméniennes, italiennes, francophones ainsi que des juifs, des musulmans et des coptes d’origines diverses ce qui leur valaient le titre plutôt péjoratif de mutamassirin (ceux qui se prétendent égyptiens sans l’être vraiment). Les choses se sont aggravées après 36 lors de la montée de l’antisémitisme en Europe mais aussi en Égypte et avec le développement de la confrérie des Frères musulmans. Le nationalisme laïc s’est trouvé balayé par le nationalisme arabe d’un côté et l’islamisme de l’autre. La création de l’état d’Israël va être le coup de grâce à ce mouvement déjà laminé par des divisions internes. .

La période nassérienne a continué de brouiller les liens entre le mouvement national dont l’emblème fut alors « Les officiers libres » et les marxistes égyptiens. Nasser n’a jamais eu l’intention de donner du pouvoir aux travailleurs d’Egypte.

Au final, communistes et frères musulmans se sont toujours côtoyés, mais seulement dans les geôles du pouvoir. Depuis Nasser, il y a même comme le raconte le romancier Sonallah Ibrahim, des cellules affectées aux communistes et des cellules affectées aux Frères dans les prisons du régime. 

 Les miracles au Caire

En décembre 2009, c’est un tout autre événement qui a occupé l’actualité égyptienne qui n’a rien à voir avec l’évolution de la gauche en Egypte.

C’est dans un taxi de nuit que j’ai appris l’évènement. Le chauffeur, chrétien et assez démonstratif, avait commencé le voyage par un signe de croix ostensible. Puis il m’a lâché en démarrant : « la Vierge est là, elle a fait une apparition  ! ». « Où ça ? » « Après Mohendissin, vers Embabah. Il y a des millions de personnes tous les soirs, depuis une semaine. On ne peut même plus y aller en voiture : il faut s’arrêter et finir à pied. (j’ai vérifié, cette dernière partie de l’information était véridique. La police barre les routes. Il y a des gens qui campent là-bas pour être sûrs de la voir. Wallahi, elle a déjà fait un miracle,  une vieille dame aveugle… ».

L’histoire, maintes fois entendue ici au Caire (une apparition en 1968 a même été confirmée par Nasser) lui semble pourtant d’une exceptionnelle rareté. Il se lance en suivant dans une prière, les paumes tournées vers le plafond de son taco, le volant maintenu par les deux petits doigts, à 80km/h sur la corniche. A ce moment-là (1h du mat) Dieu tente quelque chose et fait sonner son téléphone portable. Mon chauffeur récupère enfin le volant  d’une main (l’autre reste prise par le téléphone) et nous revenons à une vitesse presque raisonnable. L’appel était un misskol (en arabe dans le texte) .
Pour faire avancer le schmilblick je lance perfide : « Mais comment t’expliques que la Vierge vienne si souvent chez vous en Egypte, et que chez nous en France il faut attendre des siècles entre chaque apparition ? ». « La Vierge, elle nous aime, et les musulmans ils vont finir par être jaloux. Pour eux, Mohammed est venu une seule fois, et depuis, khalass keda, il est plus revenu. Tandis que la Vierge, si !!! ». Le téléphone re-sonne. C’est sa belle-soeur, qui n’arrrive pas à se faire entendre. Elle est là-bas, ou du moins, elle en approche. Elle l’a vu ? Oui, enfin , non, pas encore, mais elle va la voir, y a tellement de monde !».

La video du miracle pour les sceptiques

Le 6 avril 2010, candidature de Mohamed el-Baradei

Dans une conférence de presse qu’il a donnée à Berlin où il était allé se faire opérer de la vésicule biliaire, le président Mubarak assurait des journalistes : « Mohamed el-Baradei peut tout à fait se présenter aux élections, pourvu qu’il respecte la constitution ».
El-Baradei a effectivement annoncé en février dernier, lors de son retour au pays, qu’il pourrait se présenter aux élections à condition que la constitution soit modifiée. Cette dernière, notamment son article 76, empêchent le candidat de se présenter. Son amendement était un des mots d’ordre des manifestants du 6 avril. 
Car les jeunes du 6 avril ont depuis le début choisi comme poulain l’ancien directeur général de l’AIEA, en raison de sa stature internationale et de sa contribution à la paix dans la région. El-Baradei est pourtant un grand bourgeois dont on peut douter de la légitimité à porter les aspirations du peuple égyptien. Mais l’idée qui anime bon nombre de jeunes (notamment ceux des classes moyennes et supérieures) est que lui seul peut assurer une transition qui permettra ensuite d’organiser une vie démocratique dans le pays.

nom de la photo

paru dans al-Masry al-Youm du 4/4/10 « Ce n’est pas d’El-Baradei dont vous avez besoin, c’est d’un miracle ! ».

 24 janvier : la gazma

La veille du 25 janvier j’évoquais sur mon blog les relations entre le monde occidental et le monde arabe, si bien résumé par la godasse (gazma en égyptien) lancée par le journaliste irakien Montazer al-Zaïdi deux ans plus tôt contre Bush. Je mets le lien pour la video car c’est toujours un vrai plaisir de la revoir. Depuis, le jet de chaussures contre les dirigeants du monde occidental a pris un sens universel : puissances coloniales go home, partez, en tunisien « dégagez ! ». Michèle Alliot-Marie a pu le vérifier en recevant à son tour quelques œufs et une gazma le vendredi précédent à Gaza .

Ce qui est visé par le lancer de chaussure c’est un dogme que l’on entend répété dans toutes les ambassades de France du monde arabe et qui a permis un virage à 180° autour de la question palestinienne. De soutien d’un peuple opprimé, nous sommes passés au soutien de ses oppresseurs en un nombre d’années somme toute assez restreint, compte tenu du grand écart diplomatique que cela représente. L’argument tout trouvé en est l’islamisme et tout ce qui lui est associé : le Hamas, le terrorisme, la sharia, l’obscurantisme… Cela a servi à justifier le soutien de Ben Ali pendant deux décennies, et à soutenir Mubarak et à tous les régimes « forts » de la région.

Le sort du peuple égyptien, la misère obscène qui règne ici, la pratique de la torture, de la censure, les élections truquées, l’augmentation exponentielle des inégalités sociales ne provoquent – au pire- que des « virgules » dans les déclarations des diplomates occidentaux. « Mais de quel droit », disait Alaa al-Asswani fin octobre 2010 « les diplomaties occidentales peuvent-elles décider à la place des citoyens égyptiens, que la dictature vaut mieux que les « Frères » ? ». 

En ce début d’année 2011, une bonne partie des populations arabes partage désormais la conviction que les « démocraties occidentales » sont les parfaits contre-exemples des valeurs qu’elles affirment incarner.

Le roman de Sonallah Ibrahim qui décrit le quotidien des prisons égytiennes a pour titre Charaf ou l’honneur

La chanson de Cheikh Imam qui sert d'intermède musical peut s'entendre en entier ici. Cet immense joueur de oud et compositeur égyptien, mort en 1995, est encore une référence musicale vivante en Egypte. Des reprises de ses chansons ont souvent accompagné les révolutionnaires du monde arabe, pas seulement en Egypte.</description>
      <author>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</author>
      <categories>Culture</categories>
      <categories>Société</categories>
      <enclosure url="https://lacledesondes.fr/audio/chroniques-d-une-revolution-egyptienne-2021-01-19L.mp3"/>
      <pubDate>Tue Jan 19 2021 01:00:00 GMT+0100 (heure normale d’Europe centrale)</pubDate>
      <guid>https://lacledesondes.fr/audio/chroniques-d-une-revolution-egyptienne-2021-01-19L.mp3</guid>
      <itunes:title>La révolution egyptienne ne surgit pas de nulle part (2) : la répression de 2009-2010</itunes:title>
      <itunes:image href="https://www.lacledesondes.fr/static/img/emissions/jilBS9XM.jpg"/>
      <itunes:author>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:author>
      <itunes:explicit>no</itunes:explicit>
      <itunes:keywords>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:keywords>
      <itunes:subtitle>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:subtitle>
      <itunes:summary> La chanson Midan at-tahrir

Avant d’aller plus loin dans le rappel des évènements qui ont précédé le 25 janvier 2011, je dois répondre à une question : quel est ce superbe morceau qui sert de jingle à l’émission ? C’est une chanson qui a été composée sur la place Tahrir, pendant la révolution. L’auteur des paroles est Mohamed Zanaty, un poète et ami. La musique est de Hatem Ezzat, compositeur et joueur de oud, et l’interprétation est celle du groupe Salsabil, composé de Hatem Ezzat et Fatma Mohamed Ali (photo). Pour ceux d’entre vous qui fréquentent le festival Planète, rive droite, le groupe Salsabil est venu y chanter en 2014.

nom de la photo

 Fatma et Hatem à Bordeaux en 2014


J’avais prévu de demander un témoignage à Mohamed dans l’une de ces chroniques. Ce ne sera sans doute pas possible car il est cloué au lit par le Covid depuis deux semaines déjà. Il n’a pas eu de place à l’hôpital puisque le système de santé égyptien est totalement sous-calibré et de toutes façons inaccessible à la plupart des égyptiens hormis les hôpitaux publics totalement délabrés. Mohamed  se soigne donc chez lui et guérit lentement, mais il n’a pas encore retrouvé la voix. Nous lui souhaitons un prompt rétablissement.

Pour revenir à la chanson, que dit-elle ? 

 « Mon adresse n’est plus notre maison, mon adresse est la place Tahrir/ Le sang s’est vidé du corps des martyrs de la place Tahrir/ Ce nom est celui que mon âme a choisi/ Je suis le fils de la place Tahrir ». 

Cette chanson a eu un succès énorme, et elle est connue de la plupart de ceux qui ont occupé cette place en 2011. 

Nous avons vu hier comment s’est déroulée la grande grève du 6 avril 2008. Elle devait être suivie par une réplique le 4 mai qui n’a pas vraiment eu lieu. Et pour cause. Une énorme répression a suivi le 6 avril, et les arrestations n’ont pas cessé . Mubarak a aussi tenté de désamorcer la bombe qui se préparait en annonçant la semaine dernière une hausse de 30% des salaires de fonctionnaires, et l’octroi de 15 millions de cartes d’approvisionnement supplémentaires ! De quoi désengorger les files d’attentes de plus en plus longues devant les algeco qui délivrent le pain subventionné par l’État.

nom de la photo


Le pain

Le pain en égyptien se dit 'aîch, et c’est le même mot pour dire « la vie ». Cette galette à base de farine grossière est la nourriture de base des égyptiens. Il suffit d’un peu de sauce tomate, ou de fèves bouillies (le foul) ou d’huile et d’herbes aromatiques (za’atar) pour qu’il se transforme en festin de roi. Mais même ce repas frugal devient inaccessible au point que circule sur les réseaux une image qui fait fureur. On y voit l’épouse du fils du président (Gamal Mubarak) lui glisser à l’oreille :

nom de la photo

S’ils ne trouvent pas de pain, ya Gimy, dis-leur de manger des gâteaux !

Deux remarques sur cette image :

1. Dans l’Egypte de Moubarak on peut parodier le fils du président, critiquer le régime (au moins par allusions) et faire des reportages sur les manifestations, sur la faim. Mais on risque la prison (et la torture puisqu’elle est systématique) si on critique Moubarak lui-même. Dans l’Egypte de Sissi, on va en prison dans tous les cas que je viens d’énumérer, et bien d’autres.

2. La phrase qui est prêtée à l’épouse de Gamal est bien sûr une parodie de celle attribuée à Marie-Antoinette. La référence à la Révolution française est très forte en Egypte et elle sera vivace pendant tous les événements qui vont suivre.

 6 avril 2009

Le 6 avril 2009 une grève générale était annoncée qui n’a pas eu lieu. Pourtant la mobilisation était importante chez les personnels administratifs du ministère de l’éducation et de l’enseignement, dans les usines de Mahalla, dans une grosse entreprise de céramique au Fayoum, dans de nombreuses universités.

Quelques partis de « gauche » ont annoncé leur soutien mais l’organisation des Frères musulmans a annoncé il y a plusieurs jours qu’elle se désolidarisait du mouvement en raison de l’absence d’orientation claire de l’appel. 

La confrérie se retrouve dans son rôle traditionnel de briseuse de grève. Elle est une opposition identifiée comme telle par le pouvoir ; c’est une situation qui arrange les deux parties car elle sert à faire taire les oppositions laïques et démocratiques. Mais elle est aussi violemment réprimée à certaines occasions, ce qui nourrit la révolte de nombreux jeunes qui rejoignent, épisodiquement, les rangs de la confrérie. Si on ajoute à ça l’énorme travail d’action sociale dans les quartiers les plus déshérités, un travail essentiel puisque l’État a abandonné toutes ses missions d’aide sociale et de solidarité, on a un cocktail sans équivalent chez nous, quelque chose entre la Cfdt et le RN, captant les revendications pour les trahir ensuite voire les détourner dans de fausses colères. 

 La gauche en Egypte 

Le Parti socialiste égyptien qui s’est constitué en 1921, est l’écho du courant internationaliste qui a suivi la révolution de 1917. Il est irrigué par le cosmopolitisme de la société égyptienne des années 20, notamment à Alexandrie. Ses fondateurs sont un artisan juif né en Palestine (Joseph Rosenthal) et des intellectuels grecs. Le programme du parti appelle à la libération de la tutelle anglaise ainsi qu’à la propriété commune des moyens de production et à une éducation gratuite et obligatoire. Rien de bien différent des autres  partis socialistes et communistes en cours de formation partout dans le monde à cette époque.

nom de la photo

 Un numéro intéressant des cahiers d'histoire

Ce qui est plus étonnant c’est comment ce parti (et le mouvement syndical qu’il a irrigué) s’est trouvé d’emblée en opposition avec le mouvement nationaliste symbolisé par le Wafd (le parti de la délégation, un parti bourgeois) et comment ce dernier l’a même écrasé. Le soulèvement de 1919 mené par le Wafd contre les anglais et les massacres qui ont suivi ont laissé énormément de traces dans la mémoire collective égyptienne. 

Le PCE né en 1923 rassemblait les minorités grecques, arméniennes, italiennes, francophones ainsi que des juifs, des musulmans et des coptes d’origines diverses ce qui leur valaient le titre plutôt péjoratif de mutamassirin (ceux qui se prétendent égyptiens sans l’être vraiment). Les choses se sont aggravées après 36 lors de la montée de l’antisémitisme en Europe mais aussi en Égypte et avec le développement de la confrérie des Frères musulmans. Le nationalisme laïc s’est trouvé balayé par le nationalisme arabe d’un côté et l’islamisme de l’autre. La création de l’état d’Israël va être le coup de grâce à ce mouvement déjà laminé par des divisions internes. .

La période nassérienne a continué de brouiller les liens entre le mouvement national dont l’emblème fut alors « Les officiers libres » et les marxistes égyptiens. Nasser n’a jamais eu l’intention de donner du pouvoir aux travailleurs d’Egypte.

Au final, communistes et frères musulmans se sont toujours côtoyés, mais seulement dans les geôles du pouvoir. Depuis Nasser, il y a même comme le raconte le romancier Sonallah Ibrahim, des cellules affectées aux communistes et des cellules affectées aux Frères dans les prisons du régime. 

 Les miracles au Caire

En décembre 2009, c’est un tout autre événement qui a occupé l’actualité égyptienne qui n’a rien à voir avec l’évolution de la gauche en Egypte.

C’est dans un taxi de nuit que j’ai appris l’évènement. Le chauffeur, chrétien et assez démonstratif, avait commencé le voyage par un signe de croix ostensible. Puis il m’a lâché en démarrant : « la Vierge est là, elle a fait une apparition  ! ». « Où ça ? » « Après Mohendissin, vers Embabah. Il y a des millions de personnes tous les soirs, depuis une semaine. On ne peut même plus y aller en voiture : il faut s’arrêter et finir à pied. (j’ai vérifié, cette dernière partie de l’information était véridique. La police barre les routes. Il y a des gens qui campent là-bas pour être sûrs de la voir. Wallahi, elle a déjà fait un miracle,  une vieille dame aveugle… ».

L’histoire, maintes fois entendue ici au Caire (une apparition en 1968 a même été confirmée par Nasser) lui semble pourtant d’une exceptionnelle rareté. Il se lance en suivant dans une prière, les paumes tournées vers le plafond de son taco, le volant maintenu par les deux petits doigts, à 80km/h sur la corniche. A ce moment-là (1h du mat) Dieu tente quelque chose et fait sonner son téléphone portable. Mon chauffeur récupère enfin le volant  d’une main (l’autre reste prise par le téléphone) et nous revenons à une vitesse presque raisonnable. L’appel était un misskol (en arabe dans le texte) .
Pour faire avancer le schmilblick je lance perfide : « Mais comment t’expliques que la Vierge vienne si souvent chez vous en Egypte, et que chez nous en France il faut attendre des siècles entre chaque apparition ? ». « La Vierge, elle nous aime, et les musulmans ils vont finir par être jaloux. Pour eux, Mohammed est venu une seule fois, et depuis, khalass keda, il est plus revenu. Tandis que la Vierge, si !!! ». Le téléphone re-sonne. C’est sa belle-soeur, qui n’arrrive pas à se faire entendre. Elle est là-bas, ou du moins, elle en approche. Elle l’a vu ? Oui, enfin , non, pas encore, mais elle va la voir, y a tellement de monde !».

La video du miracle pour les sceptiques

Le 6 avril 2010, candidature de Mohamed el-Baradei

Dans une conférence de presse qu’il a donnée à Berlin où il était allé se faire opérer de la vésicule biliaire, le président Mubarak assurait des journalistes : « Mohamed el-Baradei peut tout à fait se présenter aux élections, pourvu qu’il respecte la constitution ».
El-Baradei a effectivement annoncé en février dernier, lors de son retour au pays, qu’il pourrait se présenter aux élections à condition que la constitution soit modifiée. Cette dernière, notamment son article 76, empêchent le candidat de se présenter. Son amendement était un des mots d’ordre des manifestants du 6 avril. 
Car les jeunes du 6 avril ont depuis le début choisi comme poulain l’ancien directeur général de l’AIEA, en raison de sa stature internationale et de sa contribution à la paix dans la région. El-Baradei est pourtant un grand bourgeois dont on peut douter de la légitimité à porter les aspirations du peuple égyptien. Mais l’idée qui anime bon nombre de jeunes (notamment ceux des classes moyennes et supérieures) est que lui seul peut assurer une transition qui permettra ensuite d’organiser une vie démocratique dans le pays.

nom de la photo

paru dans al-Masry al-Youm du 4/4/10 « Ce n’est pas d’El-Baradei dont vous avez besoin, c’est d’un miracle ! ».

 24 janvier : la gazma

La veille du 25 janvier j’évoquais sur mon blog les relations entre le monde occidental et le monde arabe, si bien résumé par la godasse (gazma en égyptien) lancée par le journaliste irakien Montazer al-Zaïdi deux ans plus tôt contre Bush. Je mets le lien pour la video car c’est toujours un vrai plaisir de la revoir. Depuis, le jet de chaussures contre les dirigeants du monde occidental a pris un sens universel : puissances coloniales go home, partez, en tunisien « dégagez ! ». Michèle Alliot-Marie a pu le vérifier en recevant à son tour quelques œufs et une gazma le vendredi précédent à Gaza .

Ce qui est visé par le lancer de chaussure c’est un dogme que l’on entend répété dans toutes les ambassades de France du monde arabe et qui a permis un virage à 180° autour de la question palestinienne. De soutien d’un peuple opprimé, nous sommes passés au soutien de ses oppresseurs en un nombre d’années somme toute assez restreint, compte tenu du grand écart diplomatique que cela représente. L’argument tout trouvé en est l’islamisme et tout ce qui lui est associé : le Hamas, le terrorisme, la sharia, l’obscurantisme… Cela a servi à justifier le soutien de Ben Ali pendant deux décennies, et à soutenir Mubarak et à tous les régimes « forts » de la région.

Le sort du peuple égyptien, la misère obscène qui règne ici, la pratique de la torture, de la censure, les élections truquées, l’augmentation exponentielle des inégalités sociales ne provoquent – au pire- que des « virgules » dans les déclarations des diplomates occidentaux. « Mais de quel droit », disait Alaa al-Asswani fin octobre 2010 « les diplomaties occidentales peuvent-elles décider à la place des citoyens égyptiens, que la dictature vaut mieux que les « Frères » ? ». 

En ce début d’année 2011, une bonne partie des populations arabes partage désormais la conviction que les « démocraties occidentales » sont les parfaits contre-exemples des valeurs qu’elles affirment incarner.

Le roman de Sonallah Ibrahim qui décrit le quotidien des prisons égytiennes a pour titre Charaf ou l’honneur

La chanson de Cheikh Imam qui sert d'intermède musical peut s'entendre en entier ici. Cet immense joueur de oud et compositeur égyptien, mort en 1995, est encore une référence musicale vivante en Egypte. Des reprises de ses chansons ont souvent accompagné les révolutionnaires du monde arabe, pas seulement en Egypte.</itunes:summary>
      <itunes:duration>00:14:43</itunes:duration>
    </item>
    <item>
      <title>La révolution egyptienne ne surgit pas de nulle part (1) : la grande grêve de 2008</title>
      <link>https://www.lacledesondes.fr/emission/archives-chronique-d-une-revolution-egyptienne</link>
      <description>Cette chronique démarre un 18 janvier, ce qui n’est pas la date anniversaire de la révolution égyptienne. Mais il faut explorer les mois voire les années qui précèdent le 25 janvier 2011, jour où des dizaines de milliers d’égyptiens sont descendus dans la rue pour « célébrer » — à leur manière—  la fête de la police, pour tenter de comprendre. 
Ce n’était pas la première révolte qui secouait le pays, et nous aimerions, pendant les premiers épisodes de cette chronique, aller au-delà des explications magiques qui nous sont à nouveau servies pour ce dixième anniversaire sur la « révolution Facebook ».

J’ai vécu en Egypte pendant 5 ans, de 2007 à 2012. 
J’étais partie là-bas pour mener des recherches en Histoire et Philosophie des Sciences, plus précisément sur la physique arabe du XIIe siècle. L’un de mes directeurs de thèse, directeur de recherche au CNRS mais aussi dans le privé, frère dominicain, m’avait conseillé la bibliothèque maintenant mondialement connue que l’Institut dominicain des études orientales fait vivre au Caire. C’est même dans leur couvent que j’ai été hébergée à mon arrivée, en attendant de me trouver un appartement au centre ville ensuite. Dans cette bibliothèque j’ai pu travailler en toute liberté, dans un cadre magnifique et avec l’entourage amical des frères dominicains qui sont presque tous des chercheurs. 

nom de la photo

J’ai soutenu ma thèse à Paris 7 en décembre 2010, et j’étais donc libérée de la forte pression qu’exerce ce genre de travail lorsque les évènements du 25 janvier ont démarré. Mais bien avant, dès 2007, j’avais commencé à tenir un blog sur wordpress (puis sur Médiapart), dont je mettrai les coordonnées sur le site de la Clé des Ondes. Ce blog était initialement destiné à donner des  nouvelles à ma famille, à mes deux fils restés dans le nid familial à Bordeaux (le plus jeune venait d’avoir 20 ans) et mes amis. Petit à petit, il a rendu compte de mes explorations à travers la ville du Caire, à travers l’Egypte, ou le Liban et la Syrie où je me rendais régulièrement.

Même si j’ai beaucoup lu sur l’histoire contemporaine de l’Egypte, je ne prétends pas être une experte de ce pays. Je n’ai ni une formation de sociologue, ni une formation en sciences politiques. Ce qui peut caractériser mon regard sur les événements — et qui me différencie de nombreux commentateurs  — c’est d’avoir la grille de lecture d’une militante, engagée depuis toujours dans la vie associative, syndicale ou politique. 


C’est sans doute pour cette raison que je suivais de façon attentive la presse, les blogs des activistes et le réseau Facebook où j’ai ouvert un compte et découvert une liberté de parole qui contrastait avec le reste de la société. C’est là que j’ai découvert un appel à la grève pour le 6 avril 2008, appel lancé par un groupe qui s’est lui-même baptisé « les jeunes du 6 avril ». Cet appel prenait appui sur une colère de plus en plus manifeste. 

 Sur mon blog le 4 avril

« l’Égypte se paralyse : l’envolée des prix, la crise du pain, les promesses gouvernementales non tenues, le chômage, les problèmes de logement, l’état d’urgence, les libertés bafouées, la torture en prison… il semble que le peuple égyptien en ait ras la musette (ou ras le burnou). On l’aurait à moins. Tous les mouvements d’opposition ou presque semblent s’être mis d’accord pour une journée d’action nationale…de Kefayya (ça suffit !) aux Frères musulmans en passant par la gauche nassérienne, voire l’extrême gauche. » 

Effectivement l’appel des organisations qui va être diffusé par voie de tract et dans la presse indépendante rassemble de nombreuses organisations.

Toutes les forces nationales en Egypte sont d’accord pour que le 6 avril soit un jour de grève générale en Égypte.
Le 6 avril reste assis à la maison ou participe avec nous sur les places publiques, n’abandonne pas et participe, ne va pas au travail, ne va pas à l’université, ne va pas à l’école, n’ouvre pas le magasin, n’ouvre pas la pharmacie, ne va pas au commissariat,ne va pas à la caserne. Nous voulons des salaires pour vivre, nous voulons du travail, nous voulons de l’éducation pour nos enfants, nous voulons des transports humains, nous voulons des hôpitaux pour nous soigner, nous voulons des médicaments pour nos enfants, nous voulons une sécurité et une protection, nous voulons de la liberté et de la dignité, nous voulons des appartements pour les jeunes mariés, nous ne voulons pas d’augmentation des prix, nous ne voulons pas de favoritisme, nous ne voulons pas des officiers agressifs, nous ne voulons pas de torture dans les commissariats, nous ne voulons pas être rançonnés, nous ne voulons pas de corruption, nous ne voulons pas des dessous de table, nous ne voulons pas d’arrestations, nous ne voulons pas des faux procès. Dis à tes compagnons de ne pas aller au travail eux non plus, et fais en sorte qu’ils rejoignent la grève.
Le 6 avril, Grève générale et pacifiste en Égypte. Envoie cette lettre à cinq de tes amis et si chacun envoie à cinq autres, d’ici deux jours tout le pays sera au courant : par le téléphone portable, le fixe, les courriels ou bien même par tchat sur les télévisions satellitaires. Qu’ils copient notre lettre et l’envoient avec des commentaires des articles que vous avez lus. Par vous et par nous, ce pays changera inch’allah !Les chrétiens avec les musulmans pour l’Égypte !
Allez Mohamed, allez Mina, l’Égypte ne changera que par nos mains !

(Parti des travailleurs égyptien, Mouvement Kefayya (ça suffit !), Les Frères Musulmans, Parti de la Dignité, Parti du Centre, Mouvement des fonctionnaires des taxes immobilières, Ouvriers de l’industrie textile, Mouvement des personnels administratifs et ouvriers de l’éducation, Syndicat des avocats, Mouvement des professeurs d’université)

Sur mon blog le 7 avril

Le 6 avril 2008, l’ambiance était étrange au Caire.

« La journée avait été préparée avec soin par le pouvoir : ordre à tous les fonctionnaires, même ceux en vacances, d’être au poste dimanche dès la première heure (on travaille en Egypte le dimanche), arrestations de « dizaines » de personnes (150 dit l‘AFP, 200 dit le site Aloufok,), de responsables politiques (celui du parti socialiste), syndicaux, de 9 journalistes (dont Mohamed Abd el Qudous), de bloggers (Mohamed el-Sharqawy) dans la nuit de samedi à dimanche, débarquement dès l’aube de tout ce que l’Égypte compte de flics, militaires, et mukhabarat (les indics égyptiens) dans tous les points susceptibles de devenir lieux de rassemblement, quadrillage de la ville par un nombre impressionnant de « paniers à salade » …

Malgré tout de nombreuses personnes avaient décidé de ne pas aller au travail, à l’école ou à l’université : le métro (dont les conducteurs étaient tous réquisitionnés) était bien vide ce dimanche matin. Quelques manifestations ont pu avoir lieu comme celle des avocats près de Rhamses, celle des étudiants socialistes à l’Université…

Heureusement tous les bloggers n’ont pas été arrêtés et on trouve de nombreux témoignages sur le site Arabist et d’autres sites. Impossible donc de chiffrer quoique ce soit au lendemain de ce mouvement. Mais les analystes ne s’y trompent pas : c’est bien la première fois (depuis la révolution de 1919 selon al-Badil) qu’un tel appel à la grève générale a lieu dans le pays et en soi, cela montre la force des autres vents qui soufflent sur l’Égypte. »

 Grève à Mahalla

La grève a dégénéré en émeutes à Mahalla El Koubra, ville du Delta à 120 km au Nord du Caire. Des images des émeutes souvent violentes, ont été diffusées y compris dans les médias internationaux : Voitures incendiées, magasins dévastés, écoles mises à sac… Je note sur mon blog : Les ouvriers, notamment des industries textiles de cette région, en lutte depuis des mois pour des augmentations de salaires, ne sont sûrement pas les auteurs de ces saccages dont ils seront les premières victimes. 

Ces manifestations dans le delta ont fait un mort (un jeune de quinze ans) et plus de 200 blessés dont certains ont été photographiés par la presse, ligottés par des menottes à leur lit d’hôpital. Il faut dire que les forces de sécurité ne se sont pas contentées des lances à eau mais ont aussi utilisé les gaz lacrymo, les balles en caoutchouc et réelles, et leurs matraques bien sûr.
Plus de 300 manifestants ont été incarcérés. Bon nombre de ces personnes arrêtées étaient de jeunes hommes ou des adolescents. Ils ont été placés en détention pendant quinze jours en attendant l’enquête sur les accusations de « complot visant à organiser des manifestations violentes et des grèves » , selon la formule consacrée ici. 

nom de la photo

La Une du Badil au lendemain des évènements de Mahalla

Mahalla c’est le Billancourt de l’Egypte : quand cette ville éternue, c’est toute l’Égypte qui s’enrhume. 

- la concentration ouvrière y est exceptionnelle, 75 000 ouvriers pour la seule industrie textile dans l’agglomération.
- de nombreuses usines de Mahalla appartiennent encore, malgré la déferlante des privatisations, au secteur public : le nombre d’ouvriers d’Etat dans le pays est cependant passé de plus d’un million en 90 à 400 000 environ aujourd’hui en 2008.
- Les mouvements de protestations de la fin 2006 par exemple, avaient commencé par la grève de 27 000 ouvriers de Ghazl El-Mahalla, usine de textile appartenant au secteur public. Elle a été suivie par celle des ouvriers des Teintureries Al-Mahalla, ensuite ce sont les ouvriers des cimenteries d’Hélouan et de Tora, usines à capitaux privés, qui ont pris le relais. Puis les cheminots ont réclamé que les conducteurs devenus physiquement inaptes à leur fonction touchent leurs primes en intégralité. Dans tous ces cas, l’Etat et les administrations des usines ont dû céder aux revendications. Durant l’année 2006, il y a eu ainsi 259 mouvements de protestations ouvrières selon les ONG et ce nombre serait passé à 700 en 2007 ! Cette grève de 2008 ne tombe donc pas du ciel.

Selon la loi de 1995, il est interdit de créer plus d’un syndicat ouvrier par corporation et « l’Union générale des syndicats des ouvriers » est une pseudo organisation complètement inféodée au régime. Le combat des ouvriers de Mahalla force donc l’admiration car ils ont su résister ces derniers temps à de nombreuses tentatives de division. « On n’a rien à perdre » disent-ils tous. Les 300 guinées qu’ils gagnent par mois ne leur permettant plus d’acheter même le pain pour leur famille, le gouvernement égyptien ferait bien de mesurer la profondeur du mécontentement avant que tout ne s’embrase. 

nom de la photo

Manifestation à Mahalla


Le 12 avril suivant, dans le journal indépendant el-Badil

Trente femmes appartenant aux familles des personnes incarcérées dans la ville de Mahalla el-Koubra, ont entamé une grève illimitée de la faim, et se sont installées devant le commissariat principal de Mahalla, pour exiger la libération des prisonniers. La municipalité les a déplacées au camp militaire à cause des rassemblements pour la prière et en prévision du déclenchement de manifestations. 3000 ouvriers de la compagnie de teinturerie Nasser ont reconduit leur grève mardi dernier ainsi que les 1200 ouvriers de la compagnie égyptienne de textiles protestant contre l’absence d’égalité avec leurs collègues de la société Misr Fillages et Tissages(1). Les familles des prisonniers ont bloqué la route devant le commissariat principal de Mahalla, dimanche soir dernier, exigeant des informations sur les lieux de rétention de leurs enfants ainsi que leur libération immédiate. 700 citoyens parmi les gens de la région se sont portés solidaires. La sécurité a utilisé les lances à incendie des voitures de pompiers pour disperser le rassemblement.

Une nouvelle grève générale se prépare pour le 4 mai, jour de l’anniversaire de Mubarak. Plusieurs activistes du groupe « Les jeunes du 6 avril » ont été arrêtés la veille du 6 avril (notamment la jeune Isra Abd El-Fattah qui se trouve avec d’autres militantes à la prison pour femmes de Qanatter, inculpée pour « complot visant à organiser des manifestations violentes et des grève »). Mais d’autres ont pris le relai pour ce nouvel appel.

L’inconnue après ce 6 avril 2008 restait l’engagement des forces organisées, des partis politiques et mouvements associatifs, pour construire à partir de cette vague de mécontentements de réelles perspectives de changement politique … La suite au prochain numéro.

Adresses de mes blogs

- Wordpress

- Mediapart

Image de Une : visuel de l'appel à la grève du 6 avril 2008 reproduit sur les stickers collés dans le métro ou sur les réseaux sociaux.

</description>
      <author>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</author>
      <categories>Culture</categories>
      <categories>Société</categories>
      <enclosure url="https://lacledesondes.fr/audio/chroniques-d-une-revolution-egyptienne-2021-01-18E.mp3"/>
      <pubDate>Mon Jan 18 2021 01:00:00 GMT+0100 (heure normale d’Europe centrale)</pubDate>
      <guid>https://lacledesondes.fr/audio/chroniques-d-une-revolution-egyptienne-2021-01-18E.mp3</guid>
      <itunes:title>La révolution egyptienne ne surgit pas de nulle part (1) : la grande grêve de 2008</itunes:title>
      <itunes:image href="https://www.lacledesondes.fr/static/img/emissions/jilBS9XM.jpg"/>
      <itunes:author>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:author>
      <itunes:explicit>no</itunes:explicit>
      <itunes:keywords>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:keywords>
      <itunes:subtitle>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:subtitle>
      <itunes:summary>Cette chronique démarre un 18 janvier, ce qui n’est pas la date anniversaire de la révolution égyptienne. Mais il faut explorer les mois voire les années qui précèdent le 25 janvier 2011, jour où des dizaines de milliers d’égyptiens sont descendus dans la rue pour « célébrer » — à leur manière—  la fête de la police, pour tenter de comprendre. 
Ce n’était pas la première révolte qui secouait le pays, et nous aimerions, pendant les premiers épisodes de cette chronique, aller au-delà des explications magiques qui nous sont à nouveau servies pour ce dixième anniversaire sur la « révolution Facebook ».

J’ai vécu en Egypte pendant 5 ans, de 2007 à 2012. 
J’étais partie là-bas pour mener des recherches en Histoire et Philosophie des Sciences, plus précisément sur la physique arabe du XIIe siècle. L’un de mes directeurs de thèse, directeur de recherche au CNRS mais aussi dans le privé, frère dominicain, m’avait conseillé la bibliothèque maintenant mondialement connue que l’Institut dominicain des études orientales fait vivre au Caire. C’est même dans leur couvent que j’ai été hébergée à mon arrivée, en attendant de me trouver un appartement au centre ville ensuite. Dans cette bibliothèque j’ai pu travailler en toute liberté, dans un cadre magnifique et avec l’entourage amical des frères dominicains qui sont presque tous des chercheurs. 

nom de la photo

J’ai soutenu ma thèse à Paris 7 en décembre 2010, et j’étais donc libérée de la forte pression qu’exerce ce genre de travail lorsque les évènements du 25 janvier ont démarré. Mais bien avant, dès 2007, j’avais commencé à tenir un blog sur wordpress (puis sur Médiapart), dont je mettrai les coordonnées sur le site de la Clé des Ondes. Ce blog était initialement destiné à donner des  nouvelles à ma famille, à mes deux fils restés dans le nid familial à Bordeaux (le plus jeune venait d’avoir 20 ans) et mes amis. Petit à petit, il a rendu compte de mes explorations à travers la ville du Caire, à travers l’Egypte, ou le Liban et la Syrie où je me rendais régulièrement.

Même si j’ai beaucoup lu sur l’histoire contemporaine de l’Egypte, je ne prétends pas être une experte de ce pays. Je n’ai ni une formation de sociologue, ni une formation en sciences politiques. Ce qui peut caractériser mon regard sur les événements — et qui me différencie de nombreux commentateurs  — c’est d’avoir la grille de lecture d’une militante, engagée depuis toujours dans la vie associative, syndicale ou politique. 


C’est sans doute pour cette raison que je suivais de façon attentive la presse, les blogs des activistes et le réseau Facebook où j’ai ouvert un compte et découvert une liberté de parole qui contrastait avec le reste de la société. C’est là que j’ai découvert un appel à la grève pour le 6 avril 2008, appel lancé par un groupe qui s’est lui-même baptisé « les jeunes du 6 avril ». Cet appel prenait appui sur une colère de plus en plus manifeste. 

 Sur mon blog le 4 avril

« l’Égypte se paralyse : l’envolée des prix, la crise du pain, les promesses gouvernementales non tenues, le chômage, les problèmes de logement, l’état d’urgence, les libertés bafouées, la torture en prison… il semble que le peuple égyptien en ait ras la musette (ou ras le burnou). On l’aurait à moins. Tous les mouvements d’opposition ou presque semblent s’être mis d’accord pour une journée d’action nationale…de Kefayya (ça suffit !) aux Frères musulmans en passant par la gauche nassérienne, voire l’extrême gauche. » 

Effectivement l’appel des organisations qui va être diffusé par voie de tract et dans la presse indépendante rassemble de nombreuses organisations.

Toutes les forces nationales en Egypte sont d’accord pour que le 6 avril soit un jour de grève générale en Égypte.
Le 6 avril reste assis à la maison ou participe avec nous sur les places publiques, n’abandonne pas et participe, ne va pas au travail, ne va pas à l’université, ne va pas à l’école, n’ouvre pas le magasin, n’ouvre pas la pharmacie, ne va pas au commissariat,ne va pas à la caserne. Nous voulons des salaires pour vivre, nous voulons du travail, nous voulons de l’éducation pour nos enfants, nous voulons des transports humains, nous voulons des hôpitaux pour nous soigner, nous voulons des médicaments pour nos enfants, nous voulons une sécurité et une protection, nous voulons de la liberté et de la dignité, nous voulons des appartements pour les jeunes mariés, nous ne voulons pas d’augmentation des prix, nous ne voulons pas de favoritisme, nous ne voulons pas des officiers agressifs, nous ne voulons pas de torture dans les commissariats, nous ne voulons pas être rançonnés, nous ne voulons pas de corruption, nous ne voulons pas des dessous de table, nous ne voulons pas d’arrestations, nous ne voulons pas des faux procès. Dis à tes compagnons de ne pas aller au travail eux non plus, et fais en sorte qu’ils rejoignent la grève.
Le 6 avril, Grève générale et pacifiste en Égypte. Envoie cette lettre à cinq de tes amis et si chacun envoie à cinq autres, d’ici deux jours tout le pays sera au courant : par le téléphone portable, le fixe, les courriels ou bien même par tchat sur les télévisions satellitaires. Qu’ils copient notre lettre et l’envoient avec des commentaires des articles que vous avez lus. Par vous et par nous, ce pays changera inch’allah !Les chrétiens avec les musulmans pour l’Égypte !
Allez Mohamed, allez Mina, l’Égypte ne changera que par nos mains !

(Parti des travailleurs égyptien, Mouvement Kefayya (ça suffit !), Les Frères Musulmans, Parti de la Dignité, Parti du Centre, Mouvement des fonctionnaires des taxes immobilières, Ouvriers de l’industrie textile, Mouvement des personnels administratifs et ouvriers de l’éducation, Syndicat des avocats, Mouvement des professeurs d’université)

Sur mon blog le 7 avril

Le 6 avril 2008, l’ambiance était étrange au Caire.

« La journée avait été préparée avec soin par le pouvoir : ordre à tous les fonctionnaires, même ceux en vacances, d’être au poste dimanche dès la première heure (on travaille en Egypte le dimanche), arrestations de « dizaines » de personnes (150 dit l‘AFP, 200 dit le site Aloufok,), de responsables politiques (celui du parti socialiste), syndicaux, de 9 journalistes (dont Mohamed Abd el Qudous), de bloggers (Mohamed el-Sharqawy) dans la nuit de samedi à dimanche, débarquement dès l’aube de tout ce que l’Égypte compte de flics, militaires, et mukhabarat (les indics égyptiens) dans tous les points susceptibles de devenir lieux de rassemblement, quadrillage de la ville par un nombre impressionnant de « paniers à salade » …

Malgré tout de nombreuses personnes avaient décidé de ne pas aller au travail, à l’école ou à l’université : le métro (dont les conducteurs étaient tous réquisitionnés) était bien vide ce dimanche matin. Quelques manifestations ont pu avoir lieu comme celle des avocats près de Rhamses, celle des étudiants socialistes à l’Université…

Heureusement tous les bloggers n’ont pas été arrêtés et on trouve de nombreux témoignages sur le site Arabist et d’autres sites. Impossible donc de chiffrer quoique ce soit au lendemain de ce mouvement. Mais les analystes ne s’y trompent pas : c’est bien la première fois (depuis la révolution de 1919 selon al-Badil) qu’un tel appel à la grève générale a lieu dans le pays et en soi, cela montre la force des autres vents qui soufflent sur l’Égypte. »

 Grève à Mahalla

La grève a dégénéré en émeutes à Mahalla El Koubra, ville du Delta à 120 km au Nord du Caire. Des images des émeutes souvent violentes, ont été diffusées y compris dans les médias internationaux : Voitures incendiées, magasins dévastés, écoles mises à sac… Je note sur mon blog : Les ouvriers, notamment des industries textiles de cette région, en lutte depuis des mois pour des augmentations de salaires, ne sont sûrement pas les auteurs de ces saccages dont ils seront les premières victimes. 

Ces manifestations dans le delta ont fait un mort (un jeune de quinze ans) et plus de 200 blessés dont certains ont été photographiés par la presse, ligottés par des menottes à leur lit d’hôpital. Il faut dire que les forces de sécurité ne se sont pas contentées des lances à eau mais ont aussi utilisé les gaz lacrymo, les balles en caoutchouc et réelles, et leurs matraques bien sûr.
Plus de 300 manifestants ont été incarcérés. Bon nombre de ces personnes arrêtées étaient de jeunes hommes ou des adolescents. Ils ont été placés en détention pendant quinze jours en attendant l’enquête sur les accusations de « complot visant à organiser des manifestations violentes et des grèves » , selon la formule consacrée ici. 

nom de la photo

La Une du Badil au lendemain des évènements de Mahalla

Mahalla c’est le Billancourt de l’Egypte : quand cette ville éternue, c’est toute l’Égypte qui s’enrhume. 

- la concentration ouvrière y est exceptionnelle, 75 000 ouvriers pour la seule industrie textile dans l’agglomération.
- de nombreuses usines de Mahalla appartiennent encore, malgré la déferlante des privatisations, au secteur public : le nombre d’ouvriers d’Etat dans le pays est cependant passé de plus d’un million en 90 à 400 000 environ aujourd’hui en 2008.
- Les mouvements de protestations de la fin 2006 par exemple, avaient commencé par la grève de 27 000 ouvriers de Ghazl El-Mahalla, usine de textile appartenant au secteur public. Elle a été suivie par celle des ouvriers des Teintureries Al-Mahalla, ensuite ce sont les ouvriers des cimenteries d’Hélouan et de Tora, usines à capitaux privés, qui ont pris le relais. Puis les cheminots ont réclamé que les conducteurs devenus physiquement inaptes à leur fonction touchent leurs primes en intégralité. Dans tous ces cas, l’Etat et les administrations des usines ont dû céder aux revendications. Durant l’année 2006, il y a eu ainsi 259 mouvements de protestations ouvrières selon les ONG et ce nombre serait passé à 700 en 2007 ! Cette grève de 2008 ne tombe donc pas du ciel.

Selon la loi de 1995, il est interdit de créer plus d’un syndicat ouvrier par corporation et « l’Union générale des syndicats des ouvriers » est une pseudo organisation complètement inféodée au régime. Le combat des ouvriers de Mahalla force donc l’admiration car ils ont su résister ces derniers temps à de nombreuses tentatives de division. « On n’a rien à perdre » disent-ils tous. Les 300 guinées qu’ils gagnent par mois ne leur permettant plus d’acheter même le pain pour leur famille, le gouvernement égyptien ferait bien de mesurer la profondeur du mécontentement avant que tout ne s’embrase. 

nom de la photo

Manifestation à Mahalla


Le 12 avril suivant, dans le journal indépendant el-Badil

Trente femmes appartenant aux familles des personnes incarcérées dans la ville de Mahalla el-Koubra, ont entamé une grève illimitée de la faim, et se sont installées devant le commissariat principal de Mahalla, pour exiger la libération des prisonniers. La municipalité les a déplacées au camp militaire à cause des rassemblements pour la prière et en prévision du déclenchement de manifestations. 3000 ouvriers de la compagnie de teinturerie Nasser ont reconduit leur grève mardi dernier ainsi que les 1200 ouvriers de la compagnie égyptienne de textiles protestant contre l’absence d’égalité avec leurs collègues de la société Misr Fillages et Tissages(1). Les familles des prisonniers ont bloqué la route devant le commissariat principal de Mahalla, dimanche soir dernier, exigeant des informations sur les lieux de rétention de leurs enfants ainsi que leur libération immédiate. 700 citoyens parmi les gens de la région se sont portés solidaires. La sécurité a utilisé les lances à incendie des voitures de pompiers pour disperser le rassemblement.

Une nouvelle grève générale se prépare pour le 4 mai, jour de l’anniversaire de Mubarak. Plusieurs activistes du groupe « Les jeunes du 6 avril » ont été arrêtés la veille du 6 avril (notamment la jeune Isra Abd El-Fattah qui se trouve avec d’autres militantes à la prison pour femmes de Qanatter, inculpée pour « complot visant à organiser des manifestations violentes et des grève »). Mais d’autres ont pris le relai pour ce nouvel appel.

L’inconnue après ce 6 avril 2008 restait l’engagement des forces organisées, des partis politiques et mouvements associatifs, pour construire à partir de cette vague de mécontentements de réelles perspectives de changement politique … La suite au prochain numéro.

Adresses de mes blogs

- Wordpress

- Mediapart

Image de Une : visuel de l'appel à la grève du 6 avril 2008 reproduit sur les stickers collés dans le métro ou sur les réseaux sociaux.

</itunes:summary>
      <itunes:duration>00:14:35</itunes:duration>
    </item>
    <item>
      <title>Révolution égyptienne (4) : &quot;Êtes-vous sûrs que l’armée va prendre le parti des insurgés ?&quot;</title>
      <link>https://www.lacledesondes.fr/emission/archives-chronique-d-une-revolution-egyptienne</link>
      <description>A partir du 28 janvier, l’occupation de la place Tahrir est permanente. Des jeunes vont planter leurs tentes, d’autres se relayeront pour occuper la place et la défendre. C’est le bastion de la révolution. Dans la journée du 28, les combats de rue se sont déchaînés, la police tirant sur tout ce qui lui semble suspect à coup de balle en caoutchouc, de balles réelles et de grenades lacrymo dont visiblement, les Etats-Unis ont assuré un stock conséquent. 

Video tournée rue Bassiouny, depuis une petite venelle où je me suis retranchée.

Le 29 janvier, le téléphone GSM qui était coupé depuis la veille est rétabli. Les tanks de l’armée ont pris place tout autour de l’immense esplanade et on ne voit plus un seul policier. 
Les manifestants sont là, tous ont les yeux rougis à la fois par le manque de sommeil et les gaz reçus hier et cette nuit. De nombreux éclopés mais des gens heureux, persuadés qu’ils vont gagner. La foule est joyeuse et les slogans offensifs. Il fait très beau aujourd’hui  et les slogans comme « l’armée avec le peuple ! » donnent à cette place un air printanier de révolution des œillets. La destruction de nombreux commissariats et les victoires contre cette police haïe par tous les égyptiens ont éloigné le spectre de la peur et les yeux brillent fort.

De nombreux témoignages confirment qu’hier soir tard, après le couvre-feu, les policiers ont fait sortir les droits-communs de prison (les baltaguiya) pendant que la radio annonçait la « descente » des jeunes de quartiers pauvres vers le centre, pour susciter davantage encore « de vocations ». De nombreux incendies de voitures, des pillages ont eu lieu dans la nuit, qui n’ont rien à voir avec les manifestants. La présence de l’armée semble avoir stoppé tout ça, mais nous allons vite apprendre que ce n’est pas le cas dans de nombreux quartiers.

La recette est connue et c’est celle de tous les dictateurs arabes : lorsqu’ils se sentent débordés par un mouvement social trop important, ils sortent leur jocker : les voyous et/ou les extrémistes religieux pour créer une pagaille telle que le peuple aspirera au retour du calme, par la force bien sûr. Ben Ali l’a fait, Bachar al-Assad lui aussi a fait sortir tout ce que ses prisons contenaient de terroristes et de criminels pour contrer les révolutionnaires.

 Environnement

Scène inusitée au Caire. On y voit des jeunes s’emparer de sacs plastiques ou de poubelles à roulettes et entreprendre de nettoyer la place. Ils ont même ensuite disposé des cartons régulièrement dans les rues commerçantes aux alentours, rues qui sont totalement dépourvues de poubelles publiques. Il s’agit d’inciter tout le monde à faire le ménage. Pour ceux qui connaissent le Caire et ses montagnes de déchets à ciel ouvert, cela peut étonner. Je me dis que pour se préoccuper de son environnement, il faut reprendre la main sur l’espace public, reprendre ses droits dans la cité et qu’à l’inverse, on peut difficilement exiger de gens qui sont exclus de tout de prendre soin de l’espace commun.

Je discute avec des jeunes, différents groupes : « êtes-vous sûrs que l’armée va prendre le parti des insurgés, défendre leurs revendications ? » Personne n’en doute : « L’armée égyptienne n’a jamais levé les armes contre le peuple, d’ailleurs l’armée c’est le peuple ». Plus tard en f in d’après-midi, je rencontre un jeune beaucoup plus politisé qui répond ainsi : « Ce n’est pas bien clair. L’armée est avec nous, mais où sont les officiers ? Il n’y a ici que des soldats. » Effectivement il n’y a aucun officier dans les parages.  

nom de la photo

Char à l’angle de la place tangué : A bas Moubarak

La veille au soir, Moubarak dans un discours télévisé a affirmé qu’il ne partirait pas. Les groupes discutent et affinent leurs revendications. Je leur demande ce qui ressort de leurs discussions. Le résumé est le suivant : 1/ Chute du régime 2/ Réélection de l’Assemblée Nationale 3/ Changement de constitution 4/ Départ de Mubarakak.

14h00 Nous apprenons que le couvre-feu est avancé à 16h. Il fait un temps magnifique, cela paraît d’autant plus incongru. On nous dit qu’il y a de violents combats de rue dans certains quartiers, que la police n’a pas abandonné la partie, même si elle se tient en retrait là où l’armée s’est déployée. 
Sur la place, il n’est absolument pas question de respecter le couvre-feu pour les manifestants. Certains sont juchés sur les chars qui défilent lentement sous les acclamations de la foule. Un groupe de jeunes collecte les coordonnées de volontaires pour aller défendre les bâtiments publics et le patrimoine égyptien, menacés par l’abandon des forces de l’ordre. 
Un autre distribue un tract appelant à la grève générale à partir de demain 30 janvier ainsi qu’à la formation de comités de défense dans les quartiers. On entend de plus en plus souvent le slogan : Hosmy dégage (ya Hosny, irhal)

La mosquée hôpital

16h00 Un jeune  me montre ses blessures. Je lui demande où et quand il a pris de pareils coups. Il m’explique qu’il y a des combats, à deux pas d’ici et m’emmène jusque dans la petite rue qui relie la rue Tahrir à Mohamed Mahmud. A l’entrée de la mosquée ‘ibâd al-rahmân il y a une affluence énorme, on amène des blessés et à l’intérieur, je découvre une immense infirmerie . Des femmes, des hommes, armés de poches de coton et de flacons de Bétadine tentent avec les moyens du bord de soigner des blessures dues à des balles en caoutchouc, des coups de bâton,  des armes blanches et des balles réelles.  L’étagère  traditionnellement réservé aux chaussures, à l’entrée de la mosquée, a été transformée en armoire à pharmacie.

Video dans la mosquée-hôpital

J’ai retrouvé à Bordeaux, un des jeunes égyptiens qui participaient à l’organisation de cette mosquée hôpital. Ahmed était professeur d’arabe à l’Institut Français. Il s’est exilé depuis le coup d’État de Sissi et vit maintenant à Bordeaux, avec sa compagne et leur fils Yakin. On écoute son témoignage.


Les membres de l’équipe médicale qui a improvisé cet hôpital de campagne sont d’une incroyable jeunesse. Je mets quelques photos que m’a confiées Ahmed sur le site.

nom de la photo

nom de la photo

nom de la photo

Dans la mosquée-hôpital

Sur la place le contraste est permanent entre des moments de grande tension et des moments de détente et de musique. Voici l’une des chansons qui deviendra un tube de la révolution : Sout el-Horeya, ce qui veut dire la voix de la liberté chantée par Hany Adel (voir le lien plus bas).

30 janvier

Le lendemain 30 janvier, je discute avec des jeunes à leur réveil sur la place. Ils me racontent ce qui s’est passé la veille au musée archéologique qui a visiblement soulevé la colère de nombreux égyptiens. Des policiers en civil sont rentrés pour tout casser et ce sont les manifestants qui ont, avec l’aide de l’armée, empêché le pillage. Ils ont ensuite fait un cordon pour empêcher toute intrusion et l’armée a arrêté la quarantaine de voyous. Dans leurs poches on a trouvé des cartes de la « sécurité centrale », cette police que tous redoutent et détestent. 
L’un des jeunes du groupe était dans les combats de Qasr el-Einy et il me raconte les horreurs faites par les policiers que personne n’agressait au départ : les tirs à balle réelle, les tabassages parfois avec des matraques hérissées de clous, les arrestations. Plus que tout il me raconte une scène ou un groupe d’insurgés se retrouve prisonnier et conduit en fourgon vers une prison. Pour parfaire l’humiliation, chacun avant de monter dans le camion était frappé à coups de matraque par deux policiers acclamés par les autres. 

Les journaux du soir dénoncent les exactions de la police en habits civils qui pille et détruit dans tous les quartiers de toutes les villes : il s’agit donc d’un ordre qui leur a été donné au plus haut niveau. Le Shuruq décrit les destructions de commissariats et de sièges du PND partout dans le pays. Les questions économiques occupent aussi une bonne place. Un certain nombre de grands patrons ont déjà pris la poudre d’escampette avec des valises bourrées d’argent dont le fameux Ez, le roi du fer à béton en Egypte qui comme ministre a fait monter les prix du fer à sa guise depuis des années . 
Le Dustur écrit qu’il est très difficile d’estimer les pertes économiques de ces derniers jours mais on sait par Egypt Air que 15 000 touristes ont fui en deux jours. La hausse des prix inquiète beaucoup et personne ne croit un instant aux promesses de Mubarak s’engageant à « contrôler l’inflation ». D’ailleurs pour tous ces journaux, Mubarak est fini, même s’il tarde à le comprendre.

15h00 : Des vols de plusieurs F16 au-dessus du centre-ville, au ras des immeubles, Il s’agit d’effrayer les gens, l’effet est réussi. On peut penser que l’ex-responsable de l’armée de l’air devenu depuis la veille premier ministre – Ahmed Chafiq- est partie prenante de cette opération qui va durer pratiquement une heure. 

16h00 Place Taharir. Des juges sont venus rendre visite aux manifestants pour discuter avec eux et soutenir le mouvement. J’interroge l’un d’eux, Mustafa Abu Zid, président du tribunal du Caire, sur ce qu’il estime être prioritaire dans les changements à mener : « Il faut commencer par changer la constitution et c’est seulement après que nous pourrons organiser des élections démocratiques ». 

A un autre endroit de la place, c’est l’ex adjoint du ministre de l’intérieur précédent qui parle du profond besoin de démocratie qu’il y a dans ce pays. Je reste songeuse : comment peut-on avoir occupé ce poste d’adjoint au « ministre de la torture » comme on dit ici, et tenir aujourd’hui ce discours 

Je quitte la place vers 21h00, après avoir entendu plusieurs rumeurs de « retour de la police ». Bien m’en a pris car à partir de 22h00, des coups de feu puis des rafales de mitraillette sont échangés dans le quartier. Je vois un char de l’armée qui prend position au bout de la rue Champollion. Mais impossible de savoir si l’armée intervient dans ces échanges, et qui tire sur qui.

On entendra des coups de feu jusqu’à l’heure de la prière de l’aube. Puis les hélicoptères ont repris leur bal vers 7h00 du matin.

La chanson Sout al-Horeya (La voix de la liberté) est interprétée par Hany Adel.

</description>
      <author>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</author>
      <categories>Culture</categories>
      <categories>Société</categories>
      <enclosure url="https://lacledesondes.fr/audio/chroniques-d-une-revolution-egyptienne-2021-01-21s.mp3"/>
      <pubDate>Thu Jan 21 2021 01:00:00 GMT+0100 (heure normale d’Europe centrale)</pubDate>
      <guid>https://lacledesondes.fr/audio/chroniques-d-une-revolution-egyptienne-2021-01-21s.mp3</guid>
      <itunes:title>Révolution égyptienne (4) : &quot;Êtes-vous sûrs que l’armée va prendre le parti des insurgés ?&quot;</itunes:title>
      <itunes:image href="https://www.lacledesondes.fr/static/img/emissions/jilBS9XM.jpg"/>
      <itunes:author>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:author>
      <itunes:explicit>no</itunes:explicit>
      <itunes:keywords>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:keywords>
      <itunes:subtitle>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:subtitle>
      <itunes:summary>A partir du 28 janvier, l’occupation de la place Tahrir est permanente. Des jeunes vont planter leurs tentes, d’autres se relayeront pour occuper la place et la défendre. C’est le bastion de la révolution. Dans la journée du 28, les combats de rue se sont déchaînés, la police tirant sur tout ce qui lui semble suspect à coup de balle en caoutchouc, de balles réelles et de grenades lacrymo dont visiblement, les Etats-Unis ont assuré un stock conséquent. 

Video tournée rue Bassiouny, depuis une petite venelle où je me suis retranchée.

Le 29 janvier, le téléphone GSM qui était coupé depuis la veille est rétabli. Les tanks de l’armée ont pris place tout autour de l’immense esplanade et on ne voit plus un seul policier. 
Les manifestants sont là, tous ont les yeux rougis à la fois par le manque de sommeil et les gaz reçus hier et cette nuit. De nombreux éclopés mais des gens heureux, persuadés qu’ils vont gagner. La foule est joyeuse et les slogans offensifs. Il fait très beau aujourd’hui  et les slogans comme « l’armée avec le peuple ! » donnent à cette place un air printanier de révolution des œillets. La destruction de nombreux commissariats et les victoires contre cette police haïe par tous les égyptiens ont éloigné le spectre de la peur et les yeux brillent fort.

De nombreux témoignages confirment qu’hier soir tard, après le couvre-feu, les policiers ont fait sortir les droits-communs de prison (les baltaguiya) pendant que la radio annonçait la « descente » des jeunes de quartiers pauvres vers le centre, pour susciter davantage encore « de vocations ». De nombreux incendies de voitures, des pillages ont eu lieu dans la nuit, qui n’ont rien à voir avec les manifestants. La présence de l’armée semble avoir stoppé tout ça, mais nous allons vite apprendre que ce n’est pas le cas dans de nombreux quartiers.

La recette est connue et c’est celle de tous les dictateurs arabes : lorsqu’ils se sentent débordés par un mouvement social trop important, ils sortent leur jocker : les voyous et/ou les extrémistes religieux pour créer une pagaille telle que le peuple aspirera au retour du calme, par la force bien sûr. Ben Ali l’a fait, Bachar al-Assad lui aussi a fait sortir tout ce que ses prisons contenaient de terroristes et de criminels pour contrer les révolutionnaires.

 Environnement

Scène inusitée au Caire. On y voit des jeunes s’emparer de sacs plastiques ou de poubelles à roulettes et entreprendre de nettoyer la place. Ils ont même ensuite disposé des cartons régulièrement dans les rues commerçantes aux alentours, rues qui sont totalement dépourvues de poubelles publiques. Il s’agit d’inciter tout le monde à faire le ménage. Pour ceux qui connaissent le Caire et ses montagnes de déchets à ciel ouvert, cela peut étonner. Je me dis que pour se préoccuper de son environnement, il faut reprendre la main sur l’espace public, reprendre ses droits dans la cité et qu’à l’inverse, on peut difficilement exiger de gens qui sont exclus de tout de prendre soin de l’espace commun.

Je discute avec des jeunes, différents groupes : « êtes-vous sûrs que l’armée va prendre le parti des insurgés, défendre leurs revendications ? » Personne n’en doute : « L’armée égyptienne n’a jamais levé les armes contre le peuple, d’ailleurs l’armée c’est le peuple ». Plus tard en f in d’après-midi, je rencontre un jeune beaucoup plus politisé qui répond ainsi : « Ce n’est pas bien clair. L’armée est avec nous, mais où sont les officiers ? Il n’y a ici que des soldats. » Effectivement il n’y a aucun officier dans les parages.  

nom de la photo

Char à l’angle de la place tangué : A bas Moubarak

La veille au soir, Moubarak dans un discours télévisé a affirmé qu’il ne partirait pas. Les groupes discutent et affinent leurs revendications. Je leur demande ce qui ressort de leurs discussions. Le résumé est le suivant : 1/ Chute du régime 2/ Réélection de l’Assemblée Nationale 3/ Changement de constitution 4/ Départ de Mubarakak.

14h00 Nous apprenons que le couvre-feu est avancé à 16h. Il fait un temps magnifique, cela paraît d’autant plus incongru. On nous dit qu’il y a de violents combats de rue dans certains quartiers, que la police n’a pas abandonné la partie, même si elle se tient en retrait là où l’armée s’est déployée. 
Sur la place, il n’est absolument pas question de respecter le couvre-feu pour les manifestants. Certains sont juchés sur les chars qui défilent lentement sous les acclamations de la foule. Un groupe de jeunes collecte les coordonnées de volontaires pour aller défendre les bâtiments publics et le patrimoine égyptien, menacés par l’abandon des forces de l’ordre. 
Un autre distribue un tract appelant à la grève générale à partir de demain 30 janvier ainsi qu’à la formation de comités de défense dans les quartiers. On entend de plus en plus souvent le slogan : Hosmy dégage (ya Hosny, irhal)

La mosquée hôpital

16h00 Un jeune  me montre ses blessures. Je lui demande où et quand il a pris de pareils coups. Il m’explique qu’il y a des combats, à deux pas d’ici et m’emmène jusque dans la petite rue qui relie la rue Tahrir à Mohamed Mahmud. A l’entrée de la mosquée ‘ibâd al-rahmân il y a une affluence énorme, on amène des blessés et à l’intérieur, je découvre une immense infirmerie . Des femmes, des hommes, armés de poches de coton et de flacons de Bétadine tentent avec les moyens du bord de soigner des blessures dues à des balles en caoutchouc, des coups de bâton,  des armes blanches et des balles réelles.  L’étagère  traditionnellement réservé aux chaussures, à l’entrée de la mosquée, a été transformée en armoire à pharmacie.

Video dans la mosquée-hôpital

J’ai retrouvé à Bordeaux, un des jeunes égyptiens qui participaient à l’organisation de cette mosquée hôpital. Ahmed était professeur d’arabe à l’Institut Français. Il s’est exilé depuis le coup d’État de Sissi et vit maintenant à Bordeaux, avec sa compagne et leur fils Yakin. On écoute son témoignage.


Les membres de l’équipe médicale qui a improvisé cet hôpital de campagne sont d’une incroyable jeunesse. Je mets quelques photos que m’a confiées Ahmed sur le site.

nom de la photo

nom de la photo

nom de la photo

Dans la mosquée-hôpital

Sur la place le contraste est permanent entre des moments de grande tension et des moments de détente et de musique. Voici l’une des chansons qui deviendra un tube de la révolution : Sout el-Horeya, ce qui veut dire la voix de la liberté chantée par Hany Adel (voir le lien plus bas).

30 janvier

Le lendemain 30 janvier, je discute avec des jeunes à leur réveil sur la place. Ils me racontent ce qui s’est passé la veille au musée archéologique qui a visiblement soulevé la colère de nombreux égyptiens. Des policiers en civil sont rentrés pour tout casser et ce sont les manifestants qui ont, avec l’aide de l’armée, empêché le pillage. Ils ont ensuite fait un cordon pour empêcher toute intrusion et l’armée a arrêté la quarantaine de voyous. Dans leurs poches on a trouvé des cartes de la « sécurité centrale », cette police que tous redoutent et détestent. 
L’un des jeunes du groupe était dans les combats de Qasr el-Einy et il me raconte les horreurs faites par les policiers que personne n’agressait au départ : les tirs à balle réelle, les tabassages parfois avec des matraques hérissées de clous, les arrestations. Plus que tout il me raconte une scène ou un groupe d’insurgés se retrouve prisonnier et conduit en fourgon vers une prison. Pour parfaire l’humiliation, chacun avant de monter dans le camion était frappé à coups de matraque par deux policiers acclamés par les autres. 

Les journaux du soir dénoncent les exactions de la police en habits civils qui pille et détruit dans tous les quartiers de toutes les villes : il s’agit donc d’un ordre qui leur a été donné au plus haut niveau. Le Shuruq décrit les destructions de commissariats et de sièges du PND partout dans le pays. Les questions économiques occupent aussi une bonne place. Un certain nombre de grands patrons ont déjà pris la poudre d’escampette avec des valises bourrées d’argent dont le fameux Ez, le roi du fer à béton en Egypte qui comme ministre a fait monter les prix du fer à sa guise depuis des années . 
Le Dustur écrit qu’il est très difficile d’estimer les pertes économiques de ces derniers jours mais on sait par Egypt Air que 15 000 touristes ont fui en deux jours. La hausse des prix inquiète beaucoup et personne ne croit un instant aux promesses de Mubarak s’engageant à « contrôler l’inflation ». D’ailleurs pour tous ces journaux, Mubarak est fini, même s’il tarde à le comprendre.

15h00 : Des vols de plusieurs F16 au-dessus du centre-ville, au ras des immeubles, Il s’agit d’effrayer les gens, l’effet est réussi. On peut penser que l’ex-responsable de l’armée de l’air devenu depuis la veille premier ministre – Ahmed Chafiq- est partie prenante de cette opération qui va durer pratiquement une heure. 

16h00 Place Taharir. Des juges sont venus rendre visite aux manifestants pour discuter avec eux et soutenir le mouvement. J’interroge l’un d’eux, Mustafa Abu Zid, président du tribunal du Caire, sur ce qu’il estime être prioritaire dans les changements à mener : « Il faut commencer par changer la constitution et c’est seulement après que nous pourrons organiser des élections démocratiques ». 

A un autre endroit de la place, c’est l’ex adjoint du ministre de l’intérieur précédent qui parle du profond besoin de démocratie qu’il y a dans ce pays. Je reste songeuse : comment peut-on avoir occupé ce poste d’adjoint au « ministre de la torture » comme on dit ici, et tenir aujourd’hui ce discours 

Je quitte la place vers 21h00, après avoir entendu plusieurs rumeurs de « retour de la police ». Bien m’en a pris car à partir de 22h00, des coups de feu puis des rafales de mitraillette sont échangés dans le quartier. Je vois un char de l’armée qui prend position au bout de la rue Champollion. Mais impossible de savoir si l’armée intervient dans ces échanges, et qui tire sur qui.

On entendra des coups de feu jusqu’à l’heure de la prière de l’aube. Puis les hélicoptères ont repris leur bal vers 7h00 du matin.

La chanson Sout al-Horeya (La voix de la liberté) est interprétée par Hany Adel.

</itunes:summary>
      <itunes:duration>00:14:43</itunes:duration>
    </item>
    <item>
      <title>Jusqu'au 29 janvier, nos chroniques d'une révolution egyptienne</title>
      <link>https://www.lacledesondes.fr/emission/archives-chronique-d-une-revolution-egyptienne</link>
      <description>En 2011 Sylvie Nony - chercheuse girondine - assiste au Caire à la révolution égyptienne qui débute &quot;officiellement&quot; le 25 janvier. Elle a commenté l’actualité de ce pays, avant, pendant et après sur deux blogs. Dix ans plus tard, elle nous donne une relecture de cette révolution et nous l'évoquer sans la fossiliser dans le marbre des célébrations.

Ces chroniques d'une révolution égyptienne sont à retrouver du lundi au vendredi à 9h juste après le journal et à 16h30 sur le 90.10 FM à Bordeaux (et en DAB+) mais aussi sur lacledesondes.fr.

Un rendez vous quotidien du lundi 18 au vendredi 29 janvier.

La Page de l'émission</description>
      <author>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</author>
      <categories>Culture</categories>
      <categories>Société</categories>
      <enclosure url="https://lacledesondes.fr/audio/chroniques-d-une-revolution-egyptienne-2021-01-166.mp3"/>
      <pubDate>Sat Jan 16 2021 01:00:00 GMT+0100 (heure normale d’Europe centrale)</pubDate>
      <guid>https://lacledesondes.fr/audio/chroniques-d-une-revolution-egyptienne-2021-01-166.mp3</guid>
      <itunes:title>Jusqu'au 29 janvier, nos chroniques d'une révolution egyptienne</itunes:title>
      <itunes:image href="https://www.lacledesondes.fr/static/img/emissions/jilBS9XM.jpg"/>
      <itunes:author>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:author>
      <itunes:explicit>no</itunes:explicit>
      <itunes:keywords>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:keywords>
      <itunes:subtitle>[Archives] Chronique D'Une Révolution Egyptienne</itunes:subtitle>
      <itunes:summary>En 2011 Sylvie Nony - chercheuse girondine - assiste au Caire à la révolution égyptienne qui débute &quot;officiellement&quot; le 25 janvier. Elle a commenté l’actualité de ce pays, avant, pendant et après sur deux blogs. Dix ans plus tard, elle nous donne une relecture de cette révolution et nous l'évoquer sans la fossiliser dans le marbre des célébrations.

Ces chroniques d'une révolution égyptienne sont à retrouver du lundi au vendredi à 9h juste après le journal et à 16h30 sur le 90.10 FM à Bordeaux (et en DAB+) mais aussi sur lacledesondes.fr.

Un rendez vous quotidien du lundi 18 au vendredi 29 janvier.

La Page de l'émission</itunes:summary>
      <itunes:duration>00:00:55</itunes:duration>
    </item>
  </channel>
</rss>